Réponse à l’article « Vive la résidence alternée ! »

J’ai souhaité revenir sur plusieurs points qui m’ont interpellé dans l’article « Vive la résidence alternée ! » écrit par Nadia Daam et publié le 4 mai 2014 sur Slate.fr. J’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs mères pour lesquelles la résidence alternée a été imposée alors qu’elles subissaient l’emprise d’un conjoint violent. Il m’a donc semblé nécessaire d’apporter une réponse à un article qui défend la résidence alternée sans prendre en compte ce type de situations. C’est un élément frappant : l’auteure ne fait pas la différence entre résidence alternée choisie et résidence alternée imposée (que j’estime à au moins 2 500 par an). Je vais essayer de décortiquer progressivement les inexactitudes de l’article, qui, selon moi, sont liées à une approche générale qui risque fort d’amener à des imprécisions.

L’auteure de l’article écrit : « Précisons également que, d’après l’enquête du ministère de la Justice, la résidence alternée est demandée dans 80,7 % des cas par les deux parents et que la moitié des familles pratiquant la résidence alternée scinde la semaine en deux. »

Tout d’abord, il me semble que cette formulation manque de clarté et prête à la confusion. On pourrait croire qu’il est dit que la résidence alternée est demandée dans 80,7 % des cas par les parents qui se séparent. N’aurait-il pas fallu écrire, par exemple : quand la résidence alternée est demandée, c’est par les deux parents dans 80,7 % des cas ?

On remarque, via une simple recherche sur Google, que cette statistique des 80,7 % est reprise par les associations dites de « défense des droits des pères », SOS Papa, Père Enfant Mère… pas vraiment connues pour leur rigueur en ce qui concerne les statistiques.

En fait, cette donnée vient d’une étude réalisée en 2003. Elle est reprise dans l’article, alors qu’une étude bien plus récente vient de sortir.

Dans cette étude plus récente, on constate que quand les parents sont d’accord sur la résidence des enfants (80% des cas), la résidence alternée est demandée dans 19% des cas (p. 19). Cette nouvelle étude indique que « la résidence alternée – dont la proportion a progressé passant de 10% en 2003 à 17% en 2012 – reste un mode de résidence moins prononcé par les juges car moins sollicité par les parents. » (p. 7)

De plus, cette étude nous révèle que « lorsque les parents choisissent une résidence alternée, le « mode d’alternance une semaine sur deux » est privilégié dans 86% des situations. » (p. 6) Cela ne coïncide pas avec les propos relayés dans l’article, basés sur l’étude de 2003, selon lesquels « la moitié des familles pratiquant la résidence alternée scinde la semaine en deux ». Cela relativise également l’argument donné en début d’article sur la « souplesse » de la résidence alternée qui, si elle est permise par la loi, ne se traduit pas dans la réalité dans la grande majorité des cas.

L’auteure reproche aux « détracteur-e-s » de parler de « garde alternée » plutôt que de résidence alternée. Mais on sait bien comme cela relève plus d’une habitude de langage que d’une méconnaissance de la loi. Parmi ces professionnel-le-s critiques de la résidence alternée, se trouvent par exemple Jacqueline Phélip et Bernard Golse (qui ne sont pas cité-e-s dans l’article). Pour information, voici une de leurs études récentes  intitulée « Résidence alternée : dans l’intérêt de l’enfant ?« , publiée en mai 2013 (vous noterez qu’illes parlent bien de « résidence alternée »).

Nadia Daam écrit : « Remettre en question la résidence alternée, c’est remettre en question le fait qu’il est préférable pour un enfant d’être élevé par ses deux parents et d’avoir avec eux des relations équilibrées. » Alors qu’elle prône de cesser « d’opposer coparentalité et bien-être de l’enfant », je me demande ce qui se passe quand on fait l’inverse, à savoir, associer -forcément- coparentalité et bien-être de l’enfant ? Je ne prête pas à l’auteure cette intention ; mais je m’interroge sur une tendance générale, que l’on retrouve notamment chez les associations sus-citées de « défense des droits des pères ».

Est-ce forcément pour le bien-être de l’enfant de voir ses deux parents ? Non ! La question se pose, notamment dans les situations de violences conjugales.

En effet, il devient de plus en plus difficile aujourd’hui de les dissocier des violences faites aux enfants. A ce sujet, voir une interview par Libération du magistrat Édouard Durand.

Je remarque que ces situations de violences conjugales ne sont pas mentionnées dans l’article. Pourtant, des études montrent leur fréquence.

En France, en ce qui concerne les homicides conjugaux, selon l’étude annuelle sur les morts violentes au sein des couples au cours de l’année 2012, réalisée par la Délégation aux victimes (Dav) : 174 personnes sont décédées en 2012 (148 femmes et 26 hommes), victimes de leur partenaire ou ex-partenaire de vie (conjoint, concubin, pacsé ou ex-dans ces trois catégories). Sur les 26 femmes auteurs d’homicide commis sur des hommes, 17 d’entre elles étaient victimes de violences de la part de leur partenaire, soit 65,38 %. L’étude dresse le profil « type » des agresseurs (p. 23) :

« L’auteur masculin est, le plus souvent, marié, de nationalité française, a entre 41 et 60 ans, et n’exerce pas ou plus d’activité professionnelle. Il commet son acte à domicile, sans préméditation, avec une arme à feu. Sa principale motivation demeure la non acceptation de la séparation, suivie de près par la dispute. (je souligne)
L’auteur féminin est, le plus souvent, mariée, de nationalité française et n’exerce pas ou plus d’activité professionnelle. Elle commet son acte, à domicile, sans préméditation, avec une arme blanche. Les principales causes du passage à l’acte sont les disputes et la volonté de mettre fin aux violences subies. » (je souligne)

Toujours en France, en 2003, l’enquête ENVEFF révélait notamment qu’une 1 femme sur 10 est victime de violences conjugales. De plus, dans le livre restituant les résultats de l’enquête, Les violences envers les femmes en France, publié par La documentation Française en 2003, on peut lire (p. 93) que les contacts des mères avec leur ex-conjoint ont « presque toujours été empreints de violence ». Il est indiqué qu’il s’agit de neuf mères séparées sur dix, ayant subi des atteintes verbales, insultes et menaces… (p. 95)

Je suis étonné, lorsque l’on parle de résidence des enfants et de séparation des parents, que ce sujet ne soit pas abordé. Dans l’article, le sujet de la violence économique est, lui, abordé. Mais Nadia Daam en vient à dire que constater la conduite des pères séparés en ce qui concerne les versements de pensions alimentaires revient à dire qu’ils sont « des monstres d’égoïsme » (expression utilisée par Nadia Daam et non reprise d’un-e des opposant-e-s à la résidence alternée). Il n’empêche que le triste constat est là : la fréquence des non-versements de pensions alimentaires, notamment dans les cas de résidence alternée, précarise les mères.

L’auteure met également de côté l’apport d’études sur le comportement des pères dans les cas de résidence alternée, qui montrent que ce mode de résidence ne les amène pas forcément à s’impliquer plus dans les tâches ménagères ou les soins apportés aux enfants. Voir par exemple cet article de Sylvie Cadolle, « Les points de vue différenciés des pères et des mères sur la résidence alternée« .

A noter que si l’auteure parle des opposants à la résidence alternée comme des « machistes », elle ne revient pas précisément sur ce qu’elle entend par machiste. Le refus d’idéaliser la résidence alternée peut provenir justement du fait qu’il est impossible de la dissocier de la domination masculine à l’œuvre dans notre société, des violences faites aux femmes, et aux enfants, bref, du machisme réel.

On aurait pu espérer qu’un article voulant défendre la résidence alternée soit moins emprunt par la caricature de ses opposant-e-s, qui, rappelons-le, n’y sont pas absolument opposé-e-s, ni ne se basent sur un « diagnostic à l’emporte-pièce ». Je vous invite une nouvelle fois à consulter le travail de Jacqueline Phélip et de Bernard Golse de mai 2013. Dans ce rapport est indiqué (p. 22) que dans un article le Professeur Bernard Golse « explique les raisons pour lesquelles il conseille de proscrire la résidence alternée égalitaire pour les jeunes enfants. Il considère, par ailleurs, que les résidences alternées ne devraient pas être imposées mais, comme en Californie, choisies conjointement par les deux parents. » (je souligne)

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12 réflexions sur “Réponse à l’article « Vive la résidence alternée ! »

  1. Les « associations des pères » preferent occulter les violences conjugales pour la simple et bonne raison que leur dirigeants ont été majoritaires condamnés pour ces même faits de violences. Ensuite c’est normal que le contenu de leurs arguments soit truffé d’inexactitudes car sans ces mensonges, ces associations n’ont pas lieu d’exister. Comme vous dites, il y très peu de pères qui ne sont pas satisfaisants des décisions judiciaires…
    C’est fou qu’une minorité de parents, aussi désintéressée des réelles besoins des enfants soit autant suivi par des députés (peu sérieux).

  2. Quels dirigeants de quelles associations ont été condamnés et quelle représentativité les associations dont sont issus ces dirigeants ont elles ?
    Les associations de pères exclus existent en dehors des statistiques car certains parents estiment qu’ils sont freinés abusivement de pouvoir éduquer leurs enfants.
    Il y a peu de pères qui veulent la résidence alternée et cette proportion devrait être encouragée.
    Pour eux le besoin réel des enfants est de grandir loin de la toute puissance et de la manipulation d’un parent, et bénéficier de l’apport éducatif de ses 2 parents.

    • Pierre Besson, René Forney, président de votre association Père Enfant Mère, est actuellement en prison pour outrage à magistrat, et vous le savez mieux que moi…
      Pour vous citer un autre exemple, Serge Charnay, qui s’est fait connaître en février 2013 en montant sur une grue à Nantes, est également actuellement en prison pour soustraction d’enfant…
      Les associations de pères n’existent pas en dehors des statistiques, qui le peut ? Elles ne représentent qu’une extrême minorité de pères, dont certains aux casiers judiciaires bien chargés… Dans l’étude du Ministère de la Justice de novembre 2013, on apprend que « 93% des demandes des pères ont été satisfaites » (p. 40). Ces associations ont une audience démesurée par rapport à ce qu’elles représentent en réalité.

      Note de modération : les trolls ne sont pas les bienvenus ici.

    • Pierre Besson considère que pendre son enfant par les pied lorsqu’il fait « un caprice », est une façon d’éduquer acceptable. Il n’a de cesse, sur son compte twitter pèreenfantmère, de diffuser à qui veut la lire son expertise psy, suite à laquelle on lui a refusé « d’éduquer ses enfants ». Il est dans un déni total de ses pathologies, c’en est triste pour l’enfant : je crains qu’il ne voie jamais son père guéri et sain.
      Il aime à raconter des turpitudes sexuelles que la mère de son enfant aurait « commises » et ce, toujours sur des réseaux sociaux. Ce type aide des pères divorcés dit-il. Il les crame, oui. Il les aide à creuser leur trou de douleur et de haine, au lieu de leur tenir ce discours : tu n’as rien perdu, tu délègues. Lorsque les choses seront posées, ton enfant qui est intelligent, saura venir vers toi et te réclamer du lien. En attendant, ne le laisse pas t’oublier, mais sois subtil et souple, compréhensif et doux, il n’est pas ta propriété, on ne t’a rien volé.
      Effectivement, peu de ces dirigeants ont été condamnés. Beaucoup font encore très peur à leurs ex, qui évitent la confrontation. Mais dès qu’on creuse un peu, tous sont condamnables.

  3. Je viens de prendre connaissance de votre article en réponse à la réflexion de Nadia Daam dans Slate et sur Twitter et je vous remercie d’avoir écrit cette réponse.Je précise que je ne suis pas opposée aux RA décidées d’un commun accord ,sans pression psychologique,en bonne intelligence,avec un calendrier évolutif par exemple et une grande souplesse par les DEUX parents. Ecoutante dans une association de femmes victimes de violences je suis confrontée chaque jour à la problématique de la résidence alternée qui est loin d’être un mode de résidence anodin pour les femmes et les enfants. Je ne partirai pas dans les considérations du jeune âge de l’enfant vous y avez répondu. J’évoquerai juste ces milliers de résidences alternées et de DVH imposés (environ 8000 pour l’année 2012).Les parents à qui une résidence alternée a été imposés se trouvent face à une situation à haut risque notamment lorsque ces RA furent imposées après des situations d’emprises et(ou) de violences psychologiques,physiques, sexuelles et économiques. En effet ces RA ne furent pas demandées pour l’intérêt de l’enfant mais pour instrumentaliser ce mode de résidence et l’enfant afin de perpétuer les violences bien après la séparation. En effet quelle mode de résidence idéal pour assigner à résidence sa victime, l’isoler économiquement, socialement,et familialement ! Ces centaines de RA imposées sont des épées de Damoclès au-dessus de ces parents car le moindre faux-pas, qui arrive forcément après le harcèlement moral facilité par la RA, se traduit par le transfert de garde. J’ai eu des femmes au téléphone à qui on a imposé une RA après des ITT de 15 jours, après des viols conjugaux, des RA imposées pour les punir d’avoir osé dénoncer des violences sur elles ou sur leurs enfants ! Pire il est encore plus difficile de protéger son ou ses enfants car le parent à qui on aura imposé ce mode de garde sera systématiquement suspecté de dénoncer les violences pour casser cette RA ce qui est non seulement ignoble lorsqu’il s’agit de maltraitances infantiles mais c’est aussi à mon sens , une complicité vis à vis de l’agresseur.C’est pour cette raison que je n’apprécie pas de lire que les opposants à la RA seraient des machistes alors que ce sont bien des hommes violents, dominateurs, misogynes qui cherchent à obtenir et obtiennent selon le(la) juge aux affaires familiales ce mode de résidence coùte que coùte pour détruire leur ex-compagne qui a osé les quitter.Je ne dis pas là que TOUS les papas qui demandent la RA sont des hommes dangereux, je dis juste que les hommes violents et(ou) retords peuvent passer au travers des gouttes de la justice familiale car il n’y a pas de garde-fous dans la loi de mars 2002. En outre les jafs confondent encore trop souvent conflit parental et violence conjugale, ne sont pas formés aux situations d’emprise et méconnaissent le stress post-traumatique. Demander un principe de précaution pour ce mode de résidence est un devoir. Ne pas le faire est de la non-assistance à parent et enfant en danger. Et tant qu’il y aura une femme et un enfant assignés à résidence par cette loi en France et mis en danger parce que cette RA est imposée sans garde-fou : je dirai NON !

    • Bonjour Manderley, et merci pour votre commentaire, si précieux. Il est effectivement inacceptable qu’il n’existe pas de principe de précaution concernant la résidence alternée. Les conséquences sont désastreuses, comme vous l’avez si bien indiqué. Merci encore à vous.

  4. Pingback: La loi famille provoquera-t-elle l’émergence de nouvelles "Mères en lutte" ? | Le blog d'Alex Vigne

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