La culture du viol ne connaît pas de trêve

La culture du viol est un phénomène complexe qui tend à banaliser ce crime. Les violences sexuelles trouvent systématiquement des justifications, des excuses, et sont finalement banalisées, voire acceptées. Le terme est apparu aux États-Unis lors de la seconde vague du mouvement féministe. En réalité, jusque dans les années 1970, la question du viol était peu abordée et mal connue. Ce sont Noreen Connell et Casandra Wilson qui, en 1974, ont employé le terme « Culture du viol » dans leur livre Rape : The First Sourcebook for Women, ouvrage publié en collaboration avec le groupe des New York Radical Feminists. Ce livre est d’ailleurs l’un des premiers à proposer des récits de viol à la première personne et a contribuer à sensibiliser le public à cette question.

En France Gaëlle-Marie Zimmermann avait écrit un article très complet sur le sujet, intitulé Viols en réunion : pourquoi la parole des victimes est toujours mise en doute. Elle y aborde notamment le sujet de l’accueil au commissariat des femmes qui souhaitent porter plainte pour viol et revient sur le verdict des viols en réunion de Créteil en 2012. Les associations de lutte contre le viol cherchent de leur part à provoquer une prise de conscience sur cette culture du viol, mais aussi sur les stéréotypes véhiculés par le viol. Par exemple, le Collectif Féministe Contre le Viol a édité une page Dix idées reçues sur le viol. Malgré tout, cette culture du viol reste omniprésente, comme en témoigne l’article du Point incitant les femmes a accepter la violence.

Ce matin, nous fûmes choqué-e-s par l’installation d’une statue représentant une agression sexuelle à la vue de tous, à Caen, près du Mémorial. En effet depuis hier, mardi, une sculpture de 8 mètres s’élève devant le Mémorial de Caen en Normandie. Les USA célèbreront l’année prochaine la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans cette perspective, la Sculpture Foundation a proposé au Mémorial de Caen d’accueillir une statue qui symbolise justement cet anniversaire. Il s’agit de The Kiss, sculpture monumentale, inspirée d’une célèbre photo prise à Times Square le 27 août 1945. Il s’agit d’un couple enlacé de 8 m de haut et de 13 tonnes de bronze ; il a été installé ce mardi devant le Mémorial. La statue somme toute assez laide « sera visible depuis les différentes avenues qui viennent jusqu’ici ». Censée incarner l’euphorie de la fin de la Seconde Guerre Mondiale, cette statue de Seward Johnson s’inspire de la photographie d’Alfred Eisenstaedt, « The Kissing sailor ».

Or aujourd’hui nous savons pertinemment que cette photographie représente une agression sexuelle. C’est une blogueuse de « Crates and Ribbons » qui a attiré l’attention en 2012 sur cette photographie.

En mai 2012, un livre, The Kissing Sailor, a affirmé que les personnes sur le célèbre cliché étaient George Mendonsa et Greta Zimmer Friedman, qui l’ont confirmé par la suite. Il ne s’agirait donc pas d’un couple d’amoureux mais bien d’une agression sexuelle caractérisée. Dans le livre, la victime Greta Zimmer Friedman a en effet donné sa version des faits :

« Je ne l’ai pas vu approcher, et avant que je comprenne ce qui se passe, je me suis retrouvée enserrée comme dans un étau. » – Le Dailymail
« Je n’ai pas choisie d’être embrassée… Le mec est juste arrivé et m’a attrapée ! » – Veterans History Project
« On m’a attrapée. Cet homme était très fort. Je ne l’embrassais pas, c’est lui qui m’embrassait. » – Le New York Post

Extrait (en anglais) de l’interview sur le site du Veterans History Project :

Greta Friedman :

I felt that he was very strong. He was just holding me tight. I’m not sure about the kiss… It was just somebody celebrating. It wasn’t a romantic event. It was just an event of ‘thank god the war is over’… It was right in front of the sign.

Patricia Redmond :

Did he say anything to you when he kissed you ?

Greta Friedman :

No, it was an act of silence.

Patricia Redmond :

He just grabbed you, gave you a kiss and was gone.

Greta Friedman :

Yes, we both left and went our own way.

De fait, pourquoi avoir choisi cette statue pour les commémorations normandes du débarquement ? Qui plus est cette œuvre d’art va rester un an à la vue de tou-te-s, notamment des nombreux lycées et collèges qui visiteront le Mémorial et qui auront devant leurs yeux une agression sexuelle ! On estime à 316 000 le nombre d’entrées au Mémorial rien que pour l’année 2013, ce qui laisse imaginer la grande visibilité qu’aura cette statue. Aujourd’hui nous pensons à ces routes Normandes de la liberté jonchées des corps des femmes violées sous le passage de l’armée américaine, nous pensons à ces milliers de femmes allemandes livrées à ces criminels et violées en masse.

Susan Brownmiller dans Le viol paru en 1975 chez Simon & Schuster, à New-York, et en 1976 chez Stock évoquait déjà ces crimes en temps de guerre. Elle s’était d’ailleurs rendue à Washington pour voir s’il existait des chiffres accessibles concernant le nombre d’hommes passés devant la cour martiale pour viol pendant la seconde guerre mondiale.

Trente-et-un an plus tard, un dossier rendu public (2006) a révélé que les soldats américains ont réalisé des centaines d’infractions d’ordre sexuel en Europe, dont 126 viols en Angleterre, entre 1942 et 1945. Les troupes américaines engagées ont commis 208 viols et une trentaine de meurtres dans le seul département de la Manche. Pour le seul mois de juin 1944, en Normandie, 175 soldats américains seront accusés de viols. On estime qu’il y aurait eu environ 3 500 viols par des militaires américains en France entre juin 1944 et la fin de la guerre. Une étude réalisée par Robert J. Lilly estime qu’un total de 14 000 femmes civiles en Angleterre, en France et en Allemagne ont été violées par les GI’s américains pendant toute la Seconde Guerre mondiale ! Pour l’historienne Mary Louise Roberts, qui s’est appuyée sur les archives locales (du Havre notamment) et de la propagande militaire, la réalité n’est guère reluisante : derrière les baisers reconnaissants des jeunes filles libérées immortalisés par les photographes, se cachent des viols et des agressions sexuelles, des bordels géants et pour les femmes « un régime de terreur imposé par des bandits en uniforme ». La thèse de l’historienne est la suivante : la Libération de la France fut « vendue » aux soldats américains, non pas comme une bataille pour la liberté, mais comme une aventure érotique chez des françaises nymphomanes !

Il est donc légitime de se poser la question du choix de cette œuvre d’art pour commémorer la libération et l’amitié Franco-Américaine. N’oublions surtout pas qu’ ici en France, chaque année, entre 75 000 et 240 000 femmes de 18 à 65 ans sont violées. Nous ne connaissons pas le chiffre exact des victimes mineures. Quel impact aura alors cette statue sur des potentiels agresseurs et criminels sexuels ?

A l’heure où nous écrivons ces lignes, la section d’Osez le féminisme du Calvados a également réagi à cet événement par un communiqué de presse. Nous nous en réjouissons et sommes solidaires :

« Alors que le Mémorial de Caen s’affiche comme une cité « pour la paix », nous ne pouvons accepter qu’une agression sexuelle y soit glorifiée. En tant que lieu de mémoire, il pourrait en revanche évoquer la question des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale et notamment : les femmes violées en Normandie par les alliés lors du Débarquement, le phénomène des femmes tondues à la Libération, les nombreuses résistantes effacées des livres d’histoires. (…) Encore aujourd’hui, plus de 75 000 femmes sont violées chaque année, une femme meurt tous les 2,5 jours sous les coups de son conjoint et le harcèlement de rue est une plaie du quotidien. Le chemin vers le respect des droits des femmes est encore long. Que le Mémorial mette en avant ces violences comme symbole de la fin de la guerre est intolérable. »

C’est donc un devoir de mémoire de rappeler à tou-te-s ce passé et de penser aux générations de femmes qui seront à nouveau massacrées.

« En tant que féministe, je porte personnellement en moi le viol de toutes les femmes à qui j’ai parlé au cours des dix dernières années. En tant que femme, je porte en moi mon propre viol. Est-ce que vous vous rappelez des images des villes d’Europe pendant la peste, quand les charrettes traversaient les rues et que des gens ne faisaient que ramasser les cadavres et les entasser dedans ? Et bien, voilà ce à quoi ressemble notre savoir sur le viol. Des piles et des piles et des piles de corps qui ont des vies entières et des noms humains et des visages humains. »   Andrea Dworkin

Manderley & Alex Vigne

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