Contrôle coercitif, Violences post-séparation

Focus sur les violences post-séparation par Gwénola Sueur

Nous publions ici une note de synthèse rédigée le 6 novembre 2017 avec l’autorisation de l’auteure. Enseignante de formation, titulaire d’un Master d’Histoire, Gwénola Sueur intègre comme bénévole des associations de lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants (dont SOS les Mamans de 2012 à avril 2018). L’écoute des survivantes de violence ainsi que des formations qualifiantes en France et à l’international lui permettent d’acquérir une expertise du continuum des violences, du contrôle coercitif et des violences post-séparation. Elle intervient à la demande sur ces thématiques et participe à des travaux collectifs. Elle est en parallèle membre active du Comité Manche Droits des Femmes en Normandie depuis 2014. 

Focus sur les violences post-séparation

Les violences conjugales post-séparation sont de la même nature que les violences conjugales, telles que conceptualisées par Pence et Paymar (1993). Il s’agit d’un ensemble de comportements caractérisé par la volonté de domination et de contrôle d’un partenaire sur l’autre, qui peuvent inclure brutalités physiques et sexuelles, abus psychologiques, menaces, contrôles, grande jalousie, isolement de la femme ainsi que l’utilisation des enfants à ces fins. Les motivations à ces violences peuvent être regroupées en trois catégories : les représailles et la vengeance, le rétablissement de la situation de pouvoir et de contrôle, la tentative de forcer une réconciliation qui permet le rétablissement du contrôle (Romito, 2011).

Les violences conjugales post-séparation affectent un nombre important de femmes et d’enfants et la séparation représente un risque accru de dangerosité. En effet plusieurs études révèlent des taux élevés de violences. Ainsi d’après l’enquête nationale française Enveff (Jaspard et al., 2003) parmi les femmes ayant eu par le passé au moins une relation de couple et qui ont été en contact avec leur ex-conjoint au cours des douze derniers mois, 16,7 % ont subi des violences physiques ou sexuelles de sa part. Dans le sous-groupe de femmes qui avaient eu des enfants avec cet ex-conjoint, neuf sur dix avaient subi des agressions verbales (insultes et menaces) ou physiques. Selon les données nationales canadiennes (Hotton, 2001) parmi les femmes qui, dans les cinq ans précédant la recherche, avaient été en contact avec un ex-conjoint, 39 % avaient été agressées par lui. Il s’agissait souvent de violences graves : un tiers des femmes agressées avait risqué d’être étranglé ; plus d’un tiers avait subi des viols ou des tentatives de viol. En outre, dans la moitié des cas, ces violences avaient eu lieu très fréquemment (plus de 10 fois) ; dans plus de la moitié des cas, les femmes avaient subi des blessures et avaient eu peur d’être tuées. Les abus psychologiques (insultes, comportements de contrôle, destruction d’objets et agressions ou menaces à des proches) touchaient presque toutes ces femmes. Quand les femmes avaient des enfants ces derniers avaient assisté aux violences dans plus de deux tiers des cas (72,4 %), souvent à l’occasion de violences si graves que leur mère avait craint d’être tuée.

D’autre part les données nationales canadiennes montrent que pour 61 % des violences post-séparation il s’agit de la continuation (37 %) ou de l’aggravation (24 %) des violences précédentes ; dans 39 % des cas, ces violences ont commencé après la séparation. Les données nationales britanniques (Walby et Allen, 2004) font voir que pour les femmes qui ont subi des violences conjugales pendant la vie commune : pour 37 % d’entre elles, la violence continue après la séparation et, pour quelques-unes, les violences les plus graves sont arrivées précisément après la séparation. Après une analyse de ces recherches, Brownridge (2006) qui a travaillé sur la violence post-séparation au Canada conclut que, comparée à une femme mariée, une femme séparée a une probabilité de subir des violences conjugales 30 fois plus élevée et une femme divorcée 9 fois plus élevée. L’étude italienne l’Istat montre que 51 % des femmes séparées continuent à subir des violences ; les violences subies par les femmes séparées sont plus graves, 2/3 des femmes tuées, le sont pendant ou après la séparation (Istat, 2015).

Les violences post-séparation peuvent se manifester par le recours aux agressions physiques et sexuelles, et c’est durant cette période qu’un nombre significatif de femmes et d’enfants sont tués chaque année (Campbell et al., 2003, 2007). D’autres stratégies peuvent être déployées après la séparation incluant la manipulation, le dénigrement, les critiques et la surveillance constante (Stark, 2014). Les contacts avec l’agresseur qui ont lieu dans le cadre de l’exercice conjoint de l’autorité parentale et la passation des enfants dans le cadre de la résidence partagée et des droits de visite et d’hébergement peuvent constituer des moments de reproduction des violences (Prigent, 2014). Les enfants sont utilisés par l’agresseur pour maintenir le contrôle sur l’ex-conjointe (Stark, 2002 ; Lapierre, 2007 ; Rinfret-Raynor et al., 2008 ; Sueur, 2015). La résidence alternée est utilisée dans la stratégie de l’agresseur pour assigner à résidence et isoler la victime, la dénigrer, la harceler, la terroriser, l’appauvrir économiquement (Sueur, 2014). Les hommes violents peuvent aussi exercer leur pouvoir à travers le contrôle des ressources matérielles et financières ou à travers les procédures socio-judiciaires pour poursuivre le harcèlement, les représailles et les intimidations (Slote et al., 2005 ; Sutherland, 2004 ; Przekop, 2011 ; Miller et Smolter, 2011 ; Vivienne, 2017).

De nombreuses études révèlent des lacunes dans l’identification de la violence conjugale en contexte post-séparation par le système socio-judiciaire ce qui favorise le maintien du contrôle par l’agresseur (Lapierre et Côté I., 2011 ; Lapierre et Fédération des maisons d’hébergements pour femmes, 2013 ; DeKeseredy, Dragiewicz et Schwartz, 2017). La violence conjugale est assimilée à un « conflit parental » : classique minimisation et occultation des violences domestiques et des dynamiques de contrôle et de domination (Romito, 2006). Inversant la culpabilité les intervenants socio-judiciaires vont jusqu’à blâmer les mères et déresponsabiliser les auteurs des violences (Strega et al., 2013 ; Durand, 2013 ; Romano et Izard, 2016). Des mesures de garde partagées peuvent alors être imposées après des violences conjugales et même si les enfants expriment des craintes envers le père (Côté D., 2012 ; Sueur, 2015 ; Lapierre, 2017). La résistances des mères au contrôle coercitif post-séparation est mal interprétée, elles peuvent ainsi être perçues comme « hostiles » alors qu’elles ont des raisons légitimes de s’opposer aux mesures de garde partagée, aux droits de visite, à la médiation familiale (Kaspiew, 2005 ; Radford et Hester, 2006 ; Harrison, 2006 ; Lapierre et Côté I., 2016 ; Casas Vila, 2009 et 2016 ; Feresin, 2017).

Quand l’enfant est victime directe de maltraitances après la séparation, la co-parentalité entrave sa protection puisque le discours patriarcal du « maintien » du lien entre l’enfant et l’auteur des violences conduit à minimiser, voire nier ces situations (Prigent et Sueur, 2017). La révélation de maltraitances paternelles sur l’enfant après la séparation est préjugée manipulatoire voire mensongère. Pourtant statistiquement entre 40 et 60 % des maris violents sont aussi des pères violents (Edleson, 1999 ; Unicef, 2003). L’un des principaux facteurs de risque d’agressions sexuelles de la part du père est la violence conjugale contre la mère (Fleming, Mullen et Bammer, 1997 ; Humphreys, Houghton et Ellis, 2008). Dans une étude italienne sur un échantillon de 773 adolescentes et adolescents, quand le père inflige des violences physiques à la mère, dans 44 % des cas il est aussi physiquement violent envers les enfants et, dans 62 % des cas, il est psychologiquement violent : il insulte, dénigre et menace (Paci, Beltramini et Romito, 2010).

En France les classements sans suite des procédures pénales pour infraction insuffisamment caractérisée, qui ne signifient pas une absence d’infraction, conjugués à des non-présentations d’enfant, entraînent au civil des transferts de résidence de l’enfant à l’agresseur, représailles demandées par le lobby masculiniste (Prigent et Sueur, 2017). Des théories sans fondement scientifique, comme les fausses accusations et le syndrome d’aliénation parentale permettent aussi l’occultation des violences et ces transferts de garde (Romito, 2011 ; Laing , 2016 ; Lapierre et Côté, 2016 ; Meier, 2017 ; Prigent et Sueur, 2017). En Angleterre les professeures Marianne Hester et Lorraine Radford ont illustré en 2006 cette stigmatisation et discrimination des mères par « La vie sur les trois planètes », des planètes avec des histoires et des logiques différentes et qui ne communiquent pas entre elles. Sur la planète A la violence conjugale est considérée comme un crime sexué et la police peut intervenir, tandis que sur la planète B qui correspond aux services de protection de l’enfance on parle de familles abusives plus que de violence conjugale et c’est à la mère de protéger l’enfant. Sur la planète C quand la mère se sépare la violence de l’homme est ignorée par les services chargés d’assurer les contacts et la femme doit consentir aux visites (Hester et Radford, 2006 ; Hester, 2017).

Nous n’avons pas de données en France sur les transferts de garde aux hommes violents. Nous savons que dans les cas de désaccord, le juge fixe deux fois plus de résidence chez le père que dans les cas d’accord (Rapport du Ministère de la Justice sur la résidence des enfants de parents séparés, 2013, p. 27). En 2016 17,4 % de mères contactaient l’association Sos les Mamans pour des résidences alternées imposées après des violences, 21 % demandaient de l’aide pour une perte de garde suite à une accusation d’éloignement géographique volontaire (le contrôle coercitif n’ayant pas été décelé par les intervenants socio-judiciaires), 11 % cherchaient à protéger le(les) enfant(s) des maltraitances paternelles (source : échantillon de 400 mails reçus entre le 1er janvier et le 31 décembre 2016 au contact@soslesmamans.com). Entre 600 et 1300 mères séparées ou divorcées contactent ainsi l’association chaque année. Dès le premier mail les mères évoquent ou les écoutantes codifient 75 % de situations de violences intra-familiales. Selon un échantillon de 30 mères séparées (entretien semi-directif par téléphone) la violence envers la mère et/ou l ‘(les) enfant(s) monte à 85 % (utilisation du modèle de la stratégie de l’agresseur et du contrôle coercitif pour repérer et codifier les violences). Sont comptabilisées également les violences institutionnelles. Un questionnaire réalisé par Sos les Mamans a été mis en ligne du 25 novembre 2015 au 15 janvier 2016, 140 femmes ont répondu. La base de données a souligné une discrimination à l’égard des victimes de violences conjugales. Ainsi les mères qui n’ont pas subi de violences conjugales sont 7,5 % à ne pas avoir la garde, alors que celles qui ont subi des violences sont 15 % à ne pas avoir la garde des enfants. Parmi les mères qui n’ont pas subi de violences conjugales, elles sont 12,5 % à avoir été accusées d’aliénation parentale en dénonçant des maltraitances, alors que celles qui ont subi des violences sont 32 % à avoir été accusées d’aliénation parentale.

Les violences conjugales post-séparation sont massives, l’étude générale de Virage sera-t-elle susceptible de nous apporter de nouvelles données en 2018 ? Elles restent peu visibles et mal comprises par méconnaissance du contrôle coercitif et de la stratégie de l’agresseur d’où les conséquences parfois létales pour les personnes concernées (homicides conjugaux par conjoint et ex-compagnon, filicides paternels). Elles souffrent de mythes importés par le lobby masculiniste qui en renforce la négation. Le soutien et la gestion humaine des mères séparées nécessite pourtant une connaissance des mécanismes d’emprise et une analyse précise du continuum des violences envers la mère et l’enfant afin de les mettre à l’abri.

Gwénola Sueur, 6 novembre 2017

Publicités

4 réflexions au sujet de “Focus sur les violences post-séparation par Gwénola Sueur”

  1. Nous ne devons plus parler de « violences conjugales » mais de « contrôle coercitif ». Il nous faut développer, et faire connaître cette notion, ce « concept. Il est primordial d’en faire connaître les éléments et les mécanismes, utilisés par les (ex)compagnons violents pendant la vie commune ou en post-séparation, avec l’utilisation des enfants contre les mères protectrices. Tout devient alors limpide.
    C’est l’enjeu pour venir à bout des violences intrafamiliales et leurs justes sanctions par la Justice. J’espère et le souhaite en tous cas.
    Merci pour ce partage et bravo à Gwénola Sueur !
    Bien à vous

  2. Bonjour,
    Je lis ces mots et me reconnais à 100 %, cela fait maintenant 3 ans que je vis un enfer, 3 ans de violences psychologique post séparation avec dénigrement, insultes, pressions, chantage, plaintes classées sans suite, harcèlement, violence physique et pour finir Mr à obtenu la garde des 3 enfants.
    Personne ne m’entend (Avocate, JAF, Gendarmerie,anciens amis, famille) tout le monde pense que ce n’est qu’un « conflit parental » sauf que c’est bien plus grave et destructeur.
    Mr se base en victime alors qu’il est mon bourreau, Mr à deux visages, Mr sait parler aux gens et me faire passer pour la méchante et la mauvaise mère, pendant 15 ans et toujours maintenant, j’ai toujours été une maman présente, aimante, devoirs, repas, médecin, jeux, câlins, les courtes nuits quand un était malade, congé parental pour les élever, une maman qui est là dans les bons et mauvais moments,éduquer, protéger le rôle d’un parent tout simplement et de l’autre côté un père pas présent pour eux, à ne penser qu’à lui et ses occupations, pas de calins, pas d’attentions mais qui décide pour SA famille, très possessif.
    J’ai quitté maison, travail, amis et famille,mes souvenirs (photos, vidéo des enfants …) il les a brulés, jetés, ma région pour essayer de me reconstruire et surtout il m’a pris mon rôle de maman en obtenant la garde, c’est un menteur et manipulateur,il a su faire du chantage affectif et des pressions sur ma fille aînée et maintenant il en fait autant avec les garçons, pour lui je ne dois plus exister, il me pousse à ne plus être là.
    Je vis avec toute cette tristesse, cette douleur, je voudrais tant que mon histoire soit entendu, car se n’est qu’un tout petit résumé que j’ai écris.
    Nous sommes nombreuses dans ce cas, pourquoi la justice nous entent elle pas ?
    Merci pour ce blog qui fait prendre conscience que cela existe et que nous les femmes nous ne sommes pas folles mais des victimes.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s