Compte-rendu d’une intervention de Dorothée Dussy sur l’inceste

Nous publions ce compte-rendu d’une intervention de Dorothée Dussy, anthropologue travaillant notamment sur l’inceste, ayant eu lieu à Brest (à l’Université de Bretagne Occidentale) le 20 novembre 2014.

Pour la terre entière, sauf pour le petit monde des anthropologues, l’inceste est un abus sexuel commis sur un-e enfant dans une famille. Ce petit monde des anthropologues parle habituellement de l’interdit de l’inceste : il désigne des règles matrimoniales, des systèmes de parenté, des alliances qui sont interdites. Il s’intéresse aux règles et aux normes, pas à la pratique. Pour Claude Lévi-Strauss, l’interdit de l’inceste signerait le passage de la nature à  la culture, serait la pierre angulaire de l’humanité.

Pour travailler sur l’inceste, dans la vraie vie, quand il arrive, et pas simplement sur des règles de parenté, il faut donc imaginer un autre terrain que les autres anthropologues qui travaillent sur l’interdit de l’inceste. Quand on travaille l’inceste dans sa dimension empirique, cela nécessite de l’observation, des entretiens, etc… Or, il est difficile de rencontrer des gens qui se disent incesteurs. Il y a des clubs de foot, pas des « clubs d’incesteurs ».

Donc, Dorothée Dussy va interroger ceux qui se sont fait prendre et qui ont été condamnés. Pas pour inceste, car il n’est pas présent dans le code pénal ; mais pour viol sur mineur-e avec circonstances aggravantes. Dorothée Dussy a peu enquêté auprès des enfants, et on croise peu dans la vie courante des enfants dont on sait qu’illes vivent des abus sexuels dans leur famille. De plus, la première réaction face à un-e enfant incesté-e ne serait pas de mener un entretien. Il est cependant possible de mener un travail auprès d’adultes qui ont vécu des situations d’inceste. On peut en rencontrer dans des associations d’entraide aux victimes d’inceste. Pour ce premier volume d’une trilogie, elle a travaillé pendant plusieurs années dans de telles associations, en France et à Montréal pendant deux ans. En Amérique du Nord, et notamment au Canada, la question des abus sexuels sur les enfants est prise en considération depuis longtemps. Des départements dans les Universités sont consacrés à essayer de travailler sur ces questions et de les documenter.

L’auteure du « berceau des dominations » a suivi des procès. La moitié des affaires jugées aux assises en France sont des affaires d’abus sexuels sur mineur-e-s. Elle a aussi travaillé en prison, où elle a mené une longue enquête par entretien auprès d’hommes de tous âges qui avaient été condamnés pour avoir violé un-e enfant de leur famille. A cette époque, il n’y avait pas de femmes en France condamnées pour agression sexuelle autrement que comme complices. Elle a aussi effectué une veille de la presse, du bouche à oreille… Cela fait dix ans qu’elle travaille sur ce sujet. Quand on dit qu’on travaille sur l’inceste, ça donne une arène pour la parole.

Un autre angle était d’écouter des ami-e-s, des ami-e-s d’ami-e-s, qui profitaient de ce moment pour déposer une histoire qui leur était arrivée ou qui était arrivée à quelqu’un-e de proche. Voici comment est né « le berceau des dominations », consacré au dispositif mis en place par l’incesteur qui inceste un ou plusieurs enfants de sa famille. Il fallait repenser l’articulation entre ce qui arrive dans la vraie vie, des viols dans les familles, et cette règle fondamentale de l’interdit de l’inceste. A la faveur de la banalité des abus sexuels, Dorothée Dussy a montré que l’inceste est structurant de l’ordre social. « Il apparaît comme l’outil primal de formation à l’exploitation et à la domination de genre et de classe. » C’est-à-dire que dans la famille, dès le berceau, nous sommes tou-te-s socialisé-e-s dans un ordre qui admet l’inceste dans la pratique mais qui l’interdit en théorie. Et ça s’articule très bien ensemble. Tout le monde est imprégné dès tout petit des rapports de domination constitutifs des relations familiales. Ces rapports sont exportés ensuite dans d’autres sphères de la vie quotidienne, sociale. « L’inceste, en tant qu’exercice érotisé de la domination, est un élément clé de la reconduction des rapports de domination et d’exploitation. » Il s’agit de décrire une « pédagogie de l’écrasement érotisé », qui permet à l’inceste, ce mécanisme de domination paroxystique, de se transmettre avec régularité à travers les générations. Cela fonctionne très bien parce que c’est érotisé et parce qu’il y a là-dedans du plaisir, qui est un outil essentiel à cette reconduction.

Qui cela concerne ? On a toujours l’impression que l’on ne sait pas grand chose sur l’inceste. Mais quand on se penche sur cette question, on se rend compte que c’est très bien documenté, par différentes enquêtes, depuis 60 ans, menées dans tout l’occident. Il y a des enquêtes d’incidence (qui tente de comptabiliser les nouveaux cas chaque année), et des enquêtes de prévalence (qui essayent de déterminer dans la population générale ou un type de population son existence). Il y a des protocoles d’enquête très différents. Il y a des enquêtes qui considèrent comme abus sexuel la rencontre occasionnelle avec un exhibitionniste, ainsi, les taux ne sont pas du tout les mêmes. Selon les enquêtes, on passe de 5 % d’enfants incesté-e-s à 60 %. La fourchette est inutilisable… Mais si l’on s’en tient aux agressions avec pénétrations, commises sur un-e mineur-e de moins de quinze ans, on retombe dans des fourchettes entre 5 et 10 % de la population en occident qui aurait été incestée. 85 à 90 % des abus sexuels commis sur un-e enfant le sont par un très proche voire par un parent biologique. Contrairement à ce que l’on croit, l’inceste est transversal à toutes les classes sociales, comme la violence domestique. Ce n’est pas la promiscuité physique qui fait l’érotisation des relations. L’inceste est en général commis par un homme, et les filles sont plus nombreuses à être incestées que les garçons. La victime est 6 à 7 fois sur 10 une fille de dix ans ou moins qui connaît son agresseur. Les enfants ont neuf ans en moyenne au premier viol. La période des viols dure en moyenne cinq ans. En prenant la fourchette basse, 5 %, cela fait trois millions de personnes en France qui ont vécu l’inceste. Dans une classe, sur trente élèves, il y en a au moins un-e ou deux qui sont violé-e-s chez elleux. Tous les enfants de cette classe sont habitué-e-s dès l’école primaire à faire avec cette petite camarade qui se met dans les toilettes et qui demande à ce qu’on lui touche le sexe, qui développe des troubles obsessionnels compulsifs, des déprimes… Des camarades qui sont épuisés, ou menteurs compulsifs parce qu’on leur demande de se taire… et qu’illes se taisent pour tout, et qu’illes racontent n’importe quoi pour tout. Tout le monde est donc socialisé à faire avec l’inceste. Il y a plus de gens qui vivent l’inceste que de gens qui ont le cancer ou qui sont asthmatiques. Ce ne sont pas des situations extraordinaires.

On a toujours l’impression que c’est invisible. C’est une espèce de redécouverte permanente de cette banalité. Il y a un décalage dans la définition qu’on a du viol. La représentation idéale typique du viol qu’on a, c’est par un méchant inconnu planqué derrière un arbre au fond du bois et qui viole une fille qui fait son jogging et qu’il a jamais vue, sauvagement. C’est une goutte d’eau tout à fait marginale dans l’océan des situations concrètes de viol. Dans l’immense majorité des situations de viols, le violeur et le ou la violé-e sont des gens qui se connaissent déjà. Il n’y a pas de brutalité sauvage comme dans les films, par un inconnu qu’on pourrait facilement haïr et dont on pourrait se méfier. C’est quelqu’un qu’on connaît. Ce décalage fait qu’on intériorise des pratiques qui sont violentes mais qu’on ne décrit pas de cette manière.

Ni les violé-e-s, ni les violeurs ne se disent que c’était un viol. La rhétorique du violeur est bien connue : ils n’ont jamais l’impression d’avoir forcé ou violé qui que ce soit. Derrière ces obstacles à comprendre le viol comme une expérience atroce, il y a l’initiation à la vie sexuelle pour chaque homme et pour chaque femme qui est faite de situations qui ne sont pas toutes heureuses, choisies ou réussies, et qui nous font intérioriser une certaine acceptation de formes de violences, de dégoût, de désenchantement, de mal-être. Nos repères sont flous. Cette imprégnation de tout le monde à subir ou imposer la contrainte sexuelle profite à l’invisibilité de toutes les formes de violence domestique.

Comment marche l’inceste ? Pour qu’il y ait de l’inceste, il faut qu’il y ait un incesteur. C’est un homme lambda. Il peut être un « pervers immature », mais dans l’immense majorité des cas, c’est un homme tout à fait bien inséré socialement, qui a une épouse ou plusieurs successivement, qui a une vie sexuelle, mais qui considère que les enfants autour de lui, comme d’ailleurs les femmes autour de lui, sont à la disposition de ses besoins sexuels. C’est quelqu’un qui s’arrange avec sa conscience. Comment thématiser l’incesteur ? Si on construit une figure de l’incesteur comme un monstre ou une figure de l’altérité, on ne comprend pas comment marche l’inceste. Justement, il ne s’agit pas d’un monstre, il s’agit de tout le monde. Rien ne destine médicalement les gens à devenir incesteurs. Le discours médical déresponsabilise les gens et dépolitise les situations. La focale est mise sur l’individu et son fonctionnement interne plutôt que sur le fonctionnement des relations sociales. Jusqu’à ce que l’incesteur soit en prison et que le juge ordonne une injonction de soin, personne ne le considère comme malade. Il va au travail, au foot, et à deux heures s’il a envie, il impose une fellation à sa gamine, puis retourne travailler. Le discours médical construit une figure différente, un « malade ».

L’incesteur impose aux enfants et à toutes les personnes de son entourage direct une grammaire, un mode de relation. Il impose et instaure un système silence. Les relations sont affectées, il y a de l’affect. Il y a des « gestes sexuels » qui s’installent sur cinq ans en moyenne. Si dans l’idéal type du viol il s’agit d’un « one shot », d’un choc, ici ce n’est pas le cas. L’incesteur impose un dispositif que tout le monde suit dans la famille. Pourquoi cela fonctionne ? Car il n’est pas un violeur, ni un voyou, ni un bandit. C’est un « bon père de famille ». C’est quelqu’un qui respecte la loi, pas moins que son voisin de palier. Il sait que le viol et l’inceste sont interdits, il ne « viole » pas, il « fait des trucs ». Comment les incesteurs nomment les situations d’inceste ? Pour le sens commun, un viol est un acte sexuel avec en général une pénétration vaginale. Donc les incesteurs, pour beaucoup d’entre eux, imposent des fellations, ainsi ce ne sont pas des violeurs. Ils font bien attention de ne pas déflorer leur fille ou leur nièce, ils ont une éthique, ils ont une morale. Ce ne sont pas des violeurs. Ils ont juste eu une petite envie, avec un gamin qui était à disposition. Ce sont des gens qui s’arrangent avec leur morale. Nous faisons tous des arrangements avec nous-mêmes, comme se garer sur une place de parking réservée aux personnes handicapées quand on est soi-même pas handicapé-e. L’incesteur fait la même chose. De là découle des drames, des situations qui « bousillent » la vie des incesté-e-s. Les incesteurs ne sont pas des voyous ni des bandits, ne désignent jamais le viol qu’ils ont commis par le terme de viol. Ils disent « bêtises », parfois « faire l’amour », ou « ça ». Il y a toujours cette idée d’avoir veillé sur le bien-être de l’enfant. Prenons un ingénieur bien sous tout rapport qui avait incesté trois sur quatre de ses filles pendant des années. Il se retenait d’avoir ce qu’il appelle un « rapport sexuel complet » avec l’une d’entre elles. Pour se justifier, il s’est dit qu’il allait la sodomiser : comme ça, il préservait sa virginité. Il y a un hiatus pour la personne qui entend cela, mais pas pour l’incesteur. Il a comme un raisonnement rationnel et raisonnable qui s’appuie sur le fait de ne pas se disqualifier soi-même à ses yeux. L’incesteur ne porte donc pas le stigmate du violeur et quand il a fini d’imposer sa fellation, il n’a pas une mauvaise image de lui-même. Ce n’est pas un voyou.

Quand on parle de l’inceste, notamment pour ce qui est du droit ou de la santé mentale, on circonscrit l’inceste au moment des abus sexuels. Or, l’inceste est tout ce qu’il y a autour aussi. C’est le silence de toute la famille, autour des « gestes sexuels ». C’est la « géographie de l’évitement », pour pas être dans la salle de bain au moment où un grand-frère impose une fellation à son petit-frère. C’est une espèce de travail consciencieux de chacun pour ne jamais voir, et ce activement. Cela crée une situation qui confine à la folie pour les incesté-e-s, qui ont besoin de beaucoup d’énergie et de force pour ne pas sombrer complètement. L’incesteur ne parle jamais des abus sexuels, cela a peu d’importance pour lui. Pour l’incesté-e, ça prend toute la place. Il est seul à savoir que ça existe. Il sait que  le viol est interdit, mais qu’il vit la nuit des « trucs sexuels » imposés par quelqu’un de sa famille. Il vit la contradiction entre ce qui doit être fait et de ce qui arrive en vrai. Il sait que la famille est là pour le protéger. C’est un contenu pédagogique fort pour l’incesté-e qui comprend tout de suite, dès les premiers moments d’agression sexuelle, qu’ille sera totalement seul-e avec ça, et qu’ille ne peut pas se plaindre. Ille l’a intériorisé, donc ille ne se  plaint pas. Ille obéit comme tou-te-s les enfants à son père et à sa mère et obéit à l’injonction du silence.

Si ce sont principalement des hommes qui incestent et des filles qui sont incestées, comment expliquer la reconduction ? Depuis 60 ans, il y a la même proportion dans nos sociétés de gens qui sont incestés. Toutes les situations d’inceste rencontrées montrent que l’inceste survient dans un contexte où il est toujours déjà là dans la famille. La configuration incestueuse se répète à chaque génération : si l’inceste se produit entre frères dans celle-ci, il se sera produit entre le père et l’oncle dans la précédente, etc… Comment est-ce possible ? Dans les travaux en santé mentale, les mères « prennent cher », sont responsables de tout. En réalité, c’est un peu comme les « familles à foot ». On voit son tonton qui joue au foot et on a envie de faire pareil. Les enfants apprennent par mimétisme. Dans les familles où il y a de l’inceste, les enfants sont socialisé-e-s avec le père qui a été lui aussi incesté par l’oncle, et voient une relation qui porte la trace de cela. Le fait que les relations aient été érotisées, sur le mode de quelque chose d’imposé organise la relation et c’est quelque chose que les enfants sentent très bien, dans lequel ils sont socialisés dès qu’ils arrivent dans la famille. Ces enfants incesteront alors leur petit frère, tout cela sera reconduit, notamment grâce au silence.

Grâce aux programmes mis au point au Québec pour essayer d’enrayer les situations familiales incestueuses, on sait que ce qui donne le meilleur résultat sont les dispositifs de parole : faire circuler la parole autour de l’inceste, dans une famille où il y a eu de l’inceste. Les peines de prison sont moins lourdes, mais il y a un énorme travail de mise en mots. Malheureusement, en général, celui qui révèle l’inceste fait exploser un ordre familial. La famille se recompose avec l’incesteur, puis la famille exclut celui qui a révélé l’inceste, en général l’incesté-e, aux motifs que l’incesteur n’est pas vu par ses proches comme un voyou, comme un bandit, comme un délinquant.

Il peut être intéressant de revenir sur l’articulation de la règle de l’interdit de l’inceste et sa pratique, courante et banale. Quelles sont les justifications de la règle ? Favoriser l’exogamie, aller chercher des femmes ailleurs pour élargir le groupe. Ce serait le passage de la nature à la culture. Mais d’autres éléments ont été avancés pour ce passage : la bipédie, l’écriture… C’est celle de Lévi-Strauss et de l’interdit de l’inceste qui a évincé toutes les autres, en dépit des témoignages publiés, des récits, etc… Comment cette  théorie peut continuer de faire recette ? C’est parce que cette théorie subsume l’ordre social qui admet l’inceste dans les faits mais l’interdit en théorie. Interdit qu’on y pense, qu’on y fasse référence… « Ça ne doit pas exister donc ça n’existe pas. » En ce sens, cette théorie dit ce que la plupart des gens veulent entendre pour avoir la paix, le fait de l’énoncer jetant aussitôt un voile sur les pratiques quotidiennes de chacun. Au sens moderne, cette théorie est un avatar de l’ordre social, d’où son succès. De ce point de vue, cette théorie datant de 1947 a constitué une aubaine pour tout le monde : celleux qui sont empêtré-e-s dans la contradiction des pratiques et des règles, c’est-à-dire tout le monde, des « plus ou moins violé-e-s » aux « plus ou moins violeurs ». De « ceux qui tirent plus ou moins de bénéfice à reconduire un dispositif de domination, à ceux dont la subjectivité est écrasée depuis le berceau, et qui cèdent aux désirs des autres par intériorisation de leur écrasement. » La théorie de l’inceste a permis de normaliser l’enfer intérieur de chacun.


Dans la série de questions-réponses faisant suite à l’intervention, des précisions ont été apportées :

  • Il n’y a pas de récidive pour les incesteurs sortants de prison
  • Il n’y a pas de manière spécifiquement féminine d’incester
  • En fin de compte, la pratique de l’inceste sur des individus pré-pubères serait une spécificité humaine
  • On parle de l’éventuelle dépénalisation de l’inceste entre personnes majeures en Allemagne, mais on parle peu du fait qu’il y a un renouveau des groupes pro-pédophiles aux Pays-Bas
  • 80 % des femmes alcoolodépendantes ont vécu de l’inceste
  • 50 % des détenus dans les centres de détention le sont pour infraction sexuelle

Pour en savoir plus sur Dorothée Dussy

Un entretien avec l’auteure

Bibliographie

  • Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, Livre I, Marseille, Éditions la Discussion, 2013, 268 p. [En ligne ici / Fiche de lecture ici]
  • L’inceste, bilan des savoirs, Marseille, Éditions la Discussion, 2013, 224 p. [En ligne ici]
Publicités

La culture du viol ne connaît pas de trêve

La culture du viol est un phénomène complexe qui tend à banaliser ce crime. Les violences sexuelles trouvent systématiquement des justifications, des excuses, et sont finalement banalisées, voire acceptées. Le terme est apparu aux États-Unis lors de la seconde vague du mouvement féministe. En réalité, jusque dans les années 1970, la question du viol était peu abordée et mal connue. Ce sont Noreen Connell et Casandra Wilson qui, en 1974, ont employé le terme « Culture du viol » dans leur livre Rape : The First Sourcebook for Women, ouvrage publié en collaboration avec le groupe des New York Radical Feminists. Ce livre est d’ailleurs l’un des premiers à proposer des récits de viol à la première personne et a contribuer à sensibiliser le public à cette question.

En France Gaëlle-Marie Zimmermann avait écrit un article très complet sur le sujet, intitulé Viols en réunion : pourquoi la parole des victimes est toujours mise en doute. Elle y aborde notamment le sujet de l’accueil au commissariat des femmes qui souhaitent porter plainte pour viol et revient sur le verdict des viols en réunion de Créteil en 2012. Les associations de lutte contre le viol cherchent de leur part à provoquer une prise de conscience sur cette culture du viol, mais aussi sur les stéréotypes véhiculés par le viol. Par exemple, le Collectif Féministe Contre le Viol a édité une page Dix idées reçues sur le viol. Malgré tout, cette culture du viol reste omniprésente, comme en témoigne l’article du Point incitant les femmes a accepter la violence.

Ce matin, nous fûmes choqué-e-s par l’installation d’une statue représentant une agression sexuelle à la vue de tous, à Caen, près du Mémorial. En effet depuis hier, mardi, une sculpture de 8 mètres s’élève devant le Mémorial de Caen en Normandie. Les USA célèbreront l’année prochaine la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans cette perspective, la Sculpture Foundation a proposé au Mémorial de Caen d’accueillir une statue qui symbolise justement cet anniversaire. Il s’agit de The Kiss, sculpture monumentale, inspirée d’une célèbre photo prise à Times Square le 27 août 1945. Il s’agit d’un couple enlacé de 8 m de haut et de 13 tonnes de bronze ; il a été installé ce mardi devant le Mémorial. La statue somme toute assez laide « sera visible depuis les différentes avenues qui viennent jusqu’ici ». Censée incarner l’euphorie de la fin de la Seconde Guerre Mondiale, cette statue de Seward Johnson s’inspire de la photographie d’Alfred Eisenstaedt, « The Kissing sailor ».

Or aujourd’hui nous savons pertinemment que cette photographie représente une agression sexuelle. C’est une blogueuse de « Crates and Ribbons » qui a attiré l’attention en 2012 sur cette photographie.

En mai 2012, un livre, The Kissing Sailor, a affirmé que les personnes sur le célèbre cliché étaient George Mendonsa et Greta Zimmer Friedman, qui l’ont confirmé par la suite. Il ne s’agirait donc pas d’un couple d’amoureux mais bien d’une agression sexuelle caractérisée. Dans le livre, la victime Greta Zimmer Friedman a en effet donné sa version des faits :

« Je ne l’ai pas vu approcher, et avant que je comprenne ce qui se passe, je me suis retrouvée enserrée comme dans un étau. » – Le Dailymail
« Je n’ai pas choisie d’être embrassée… Le mec est juste arrivé et m’a attrapée ! » – Veterans History Project
« On m’a attrapée. Cet homme était très fort. Je ne l’embrassais pas, c’est lui qui m’embrassait. » – Le New York Post

Extrait (en anglais) de l’interview sur le site du Veterans History Project :

Greta Friedman :

I felt that he was very strong. He was just holding me tight. I’m not sure about the kiss… It was just somebody celebrating. It wasn’t a romantic event. It was just an event of ‘thank god the war is over’… It was right in front of the sign.

Patricia Redmond :

Did he say anything to you when he kissed you ?

Greta Friedman :

No, it was an act of silence.

Patricia Redmond :

He just grabbed you, gave you a kiss and was gone.

Greta Friedman :

Yes, we both left and went our own way.

De fait, pourquoi avoir choisi cette statue pour les commémorations normandes du débarquement ? Qui plus est cette œuvre d’art va rester un an à la vue de tou-te-s, notamment des nombreux lycées et collèges qui visiteront le Mémorial et qui auront devant leurs yeux une agression sexuelle ! On estime à 316 000 le nombre d’entrées au Mémorial rien que pour l’année 2013, ce qui laisse imaginer la grande visibilité qu’aura cette statue. Aujourd’hui nous pensons à ces routes Normandes de la liberté jonchées des corps des femmes violées sous le passage de l’armée américaine, nous pensons à ces milliers de femmes allemandes livrées à ces criminels et violées en masse.

Susan Brownmiller dans Le viol paru en 1975 chez Simon & Schuster, à New-York, et en 1976 chez Stock évoquait déjà ces crimes en temps de guerre. Elle s’était d’ailleurs rendue à Washington pour voir s’il existait des chiffres accessibles concernant le nombre d’hommes passés devant la cour martiale pour viol pendant la seconde guerre mondiale.

Trente-et-un an plus tard, un dossier rendu public (2006) a révélé que les soldats américains ont réalisé des centaines d’infractions d’ordre sexuel en Europe, dont 126 viols en Angleterre, entre 1942 et 1945. Les troupes américaines engagées ont commis 208 viols et une trentaine de meurtres dans le seul département de la Manche. Pour le seul mois de juin 1944, en Normandie, 175 soldats américains seront accusés de viols. On estime qu’il y aurait eu environ 3 500 viols par des militaires américains en France entre juin 1944 et la fin de la guerre. Une étude réalisée par Robert J. Lilly estime qu’un total de 14 000 femmes civiles en Angleterre, en France et en Allemagne ont été violées par les GI’s américains pendant toute la Seconde Guerre mondiale ! Pour l’historienne Mary Louise Roberts, qui s’est appuyée sur les archives locales (du Havre notamment) et de la propagande militaire, la réalité n’est guère reluisante : derrière les baisers reconnaissants des jeunes filles libérées immortalisés par les photographes, se cachent des viols et des agressions sexuelles, des bordels géants et pour les femmes « un régime de terreur imposé par des bandits en uniforme ». La thèse de l’historienne est la suivante : la Libération de la France fut « vendue » aux soldats américains, non pas comme une bataille pour la liberté, mais comme une aventure érotique chez des françaises nymphomanes !

Il est donc légitime de se poser la question du choix de cette œuvre d’art pour commémorer la libération et l’amitié Franco-Américaine. N’oublions surtout pas qu’ ici en France, chaque année, entre 75 000 et 240 000 femmes de 18 à 65 ans sont violées. Nous ne connaissons pas le chiffre exact des victimes mineures. Quel impact aura alors cette statue sur des potentiels agresseurs et criminels sexuels ?

A l’heure où nous écrivons ces lignes, la section d’Osez le féminisme du Calvados a également réagi à cet événement par un communiqué de presse. Nous nous en réjouissons et sommes solidaires :

« Alors que le Mémorial de Caen s’affiche comme une cité « pour la paix », nous ne pouvons accepter qu’une agression sexuelle y soit glorifiée. En tant que lieu de mémoire, il pourrait en revanche évoquer la question des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale et notamment : les femmes violées en Normandie par les alliés lors du Débarquement, le phénomène des femmes tondues à la Libération, les nombreuses résistantes effacées des livres d’histoires. (…) Encore aujourd’hui, plus de 75 000 femmes sont violées chaque année, une femme meurt tous les 2,5 jours sous les coups de son conjoint et le harcèlement de rue est une plaie du quotidien. Le chemin vers le respect des droits des femmes est encore long. Que le Mémorial mette en avant ces violences comme symbole de la fin de la guerre est intolérable. »

C’est donc un devoir de mémoire de rappeler à tou-te-s ce passé et de penser aux générations de femmes qui seront à nouveau massacrées.

« En tant que féministe, je porte personnellement en moi le viol de toutes les femmes à qui j’ai parlé au cours des dix dernières années. En tant que femme, je porte en moi mon propre viol. Est-ce que vous vous rappelez des images des villes d’Europe pendant la peste, quand les charrettes traversaient les rues et que des gens ne faisaient que ramasser les cadavres et les entasser dedans ? Et bien, voilà ce à quoi ressemble notre savoir sur le viol. Des piles et des piles et des piles de corps qui ont des vies entières et des noms humains et des visages humains. »   Andrea Dworkin

Manderley & Alex Vigne

Viol conjugal et Résidence Alternée

« Le viol est une attaque totale à l’intégrité d’une personne, capable de la détruire et de détériorer le sens de son identité » Patrizia Romito, Un silence de mortes, p. 35

Lors des discussions à l’Assemblée nationale au sujet de la loi famille, nous avons été interpellé-e-s par des amendements déposés par des députés. En effet, Jean-Frédéric Poisson, Philippe Gosselin, Marc Le Fur, Hervé Mariton, Frédéric Reiss et  Philippe Armand Martin ont entre autres déposé des amendements allant tous dans le même sens, à savoir mettre des gardes-fous à la résidence alternée afin de protéger l’un des parents, et donc l’enfant.

Ainsi dans le détail, les amendements stipulaient :

ARTICLE
« L’article 373-2-9 du code civil est ainsi rédigé :
« Art. 373‑2‑9. – Lorsqu’il se prononce sur les modalités de l’autorité parentale conjointe, le juge désigne, à défaut d’accord amiable ou si cet accord lui apparaît contraire à l’intérêt supérieur de l’enfant, le parent chez lequel l’enfant a sa résidence habituelle.
« La résidence alternée est exclue lorsque l’un des parents de l’enfant a été condamné comme auteur, coauteur ou complice d’un crime sur la personne de l’autre parent.
« Le juge peut aussi ordonner une résidence alternée si l’âge de l’enfant et si la situation parentale le permettent. Il en détermine la durée. ».

EXPOSÉ
L’article 7 pose le principe selon lequel la résidence de l’enfant sera fixée au domicile de chacun de ses parents, afin de traduire leur égalité.Pour protéger l’enfant, il faut poser des garde-fous à la résidence alternée telle qu’actuellement envisagée dans le Code civil. Des conditions doivent être introduites dans le texte pour encadrer ce pouvoir judiciaire, en particulier une condition d’âge de l’enfant, une référence à la situation parentale, et la prise en compte d’une éventuelle condamnation de l’un des parents comme auteur, coauteur ou complice d’un crime sur la personne de l’autre, la résidence alternée devant être exclue dans ce dernier cas.
Tel est l’objet de cet amendement.

Le but de ces amendements, qui ont tous été rejetés, était donc d’exclure clairement la résidence alternée lorsque l’un des deux parents de l’enfant avait été condamné comme auteur, coauteur ou complice d’un crime sur la personne de l’autre parent.

De quoi s’agit-il exactement en droit français ? En France, les crimes sur la personne sont : le meurtre, le viol (et les tentatives), les actes de tortures et de barbarie, et ils sont considérés, en principe, comme des CRIMES. De fait, les députés ne pensaient pas bien évidemment ici au meurtre mais bien à la tentative de meurtre, au viol conjugal, et aux actes de torture et de barbarie, crimes qui par leur gravité excluraient d’office la mise en place d’une résidence alternée. Or, si ces députés ont déposé de tels amendements en 2014, cela signifie bien que la justice familiale ne tient pas toujours forcément en compte les éléments de la justice pénale. Alors, est-ce à dire qu’aujourd’hui, en FRANCE, une résidence alternée peut être imposée après ces crimes ? Est-ce encore possible, en 2014, malgré la loi de juillet 2010, que des juges aux affaires familiales aient si peu d’humanité pour imposer à une victime la présence ad vitam aeternam de son bourreau ?

Pour rappel, voici les chiffres concernant les violences masculines

Témoignage :
Fin 2011, une juge aux affaires familiales a accepté à la seule demande du papa la résidence alternée une semaine / une semaine pour mon dernier enfant âgé de 4 ans.  Elle a motivé sa décision uniquement par la proximité des domiciles. A aucun moment, elle n’a tenu compte des violences, mais note cependant les mots VIOL ET VIOLENCES SEXUELLES sur le jugement. A la lecture de celui-ci, j’ai senti mes forces décliner : comment au XXIème siècle peut-on imposer ce mode de résidence à une femme après des viols ? J’ai téléphoné alors à une écoutante du CFCV (Collectif Féministe Contre le Viol), lorsque j’ai appris que j’étais assignée à résidence près de mon bourreau. Cette femme, par sa douceur et son empathie m’a sauvé la vie et m’a expliqué que ces demandes de résidences alternées après des violences faisaient partie de la stratégie de l’agresseur pour les perpétuer et que les jafs confondaient conflit parental et violence conjugale. Cette résidence alternée m’assigne à résidence près de mon ancien bourreau, m’entrave dans ma recherche d’emploi, réactive le stress post-traumatique provoqué par les violences à chaque contact avec le papa de mon enfant. Il me met la pression pour m’empêcher de relancer la justice. La pratique de l’autorité parentale avec un tel parent est catastrophique. Quand j’ai lu la proposition de loi n° 1856, j’ai eu la nausée : ainsi ce que je vivais au quotidien avec cette RA imposée serait le quotidien de milliers de femmes avec l’obligation de demander, comme moi, la permission à l’autre parent pour déménager et changer d’école ?!? Nous ne pouvons pas toutes porter plainte car il reste cette injonction sociétale : c’est le père de votre enfant !  Mais que vont devenir toutes ces femmes et ses enfants qui resteront sous le joug d’un parent violent ? Protégez-les svp, pour moi c’est trop tard.

Cette femme n’avait pas pu porter plainte précisément pour les violences sexuelles, entravée dans sa démarche par l’incompétence et le mépris des intervenants masculins. Elle en avait pourtant clairement parlé à la juge aux affaires familiales, qui n’en a pas tenu compte, malgré la loi de juillet 2010. En outre, la plupart des intervenants de l’époque ont tous parlé de possible correctionnalisation, et l’ont même dissuadée de porter plainte pour les viols conjugaux car il s’agissait   » d’un mauvais viol » , c’est-à-dire selon l’idée reçue un viol qui n’a pas été commis dans la rue par un inconnu. Elle avait réussi cependant à déposer une plainte pour violences volontaires et violences psychologiques.

Témoignage :
Trois semaines après le dernier viol, 15 jours après les coups et les insultes, il m’a arraché mon bébé pour une semaine. Je n’avais jamais été séparée de lui. J’ai hurlé, hurlé aussi fort que les cris que j’ai poussé à l’accouchement où il me demandait de la fermer, parce que selon lui je devrais avoir honte de crier et que toute la maternité allait entendre et qu’il avait honte de moi. Alors j’ai hurlé, j’ai hurlé à m’exploser les poumons, pendant les viols je ne pouvais pas crier, tétanisée. Il l’avait voulu , il avait exigé cet enfant, puis il n’en voulait plus me demandant d’avorter et maintenant il me l’arrachait. Il a fait le forcing pour avoir une résidence alternée parce que la loi lui accorderait la moitié de ce bébé : « je n’aurai pas la garde parce que toi tu ne travailles pas, mais je vais l’avoir cette garde alternée, je vais tout faire pour t’assigner à résidence et toi tu vas bouffer de la merde. »

Par ces mots le criminel a poussé cette femme à faire juste après une tentative de suicide. Rien d’étonnant. En effet, Patrizia Romito rappelle que « l’étude Enveff effectuée en France montre que le fait de subir des violences physiques, presque toujours de la part de son partenaire, multiplie par 19 le risque chez la femme d’une tentative de suicide dans les douze mois suivants ; le fait d’avoir subi des violences sexuelles multiplie ce risque par 26 (Un silence de mortes, p. 200, & Jaspard et al., Les violences envers les femmes en France. Une enquête nationale, p. 258). » Ici, la loi de mars 2002 est clairement instrumentalisée pour assigner à résidence une victime, lui mettre la pression après son dépôt de plainte et l’isoler socialement et économiquement afin de la garder sous emprise. L’enfant est donc clairement pris en otage par l’agresseur. La résidence alternée fut, quelques mois après , acceptée par UNE juge aux affaires familiales. L’enfant était témoin des violences à l’encontre de sa mère in utéro, il l’est toujours.

Lors des discussions pendant les débats, les députés avaient donc bien abordé ces crimes et pointé du doigt l’absurdité du manque de gardes-fous à la loi de mars 2002, en prenant l’exemple du cas le plus dramatique à savoir le viol conjugal.

Le viol a été redéfini en 1980 par le Code pénal français comme « tout acte de pénétration de quelque nature que ce soit commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise » (article 222-23 du code pénal). Mais ce n’est seulement qu’en 1990 que le viol entre époux est reconnu par un arrêt de la Cour de cassation, et en 1992 que la Cour de cassation affirme que « la présomption de consentement des époux aux actes sexuels ne vaut que jusqu’à preuve du contraire ». Le Code pénal reconnaît en 1994 comme circonstances aggravantes les viols commis par un conjoint ou un concubin. Et avec la loi du 9 juillet 2010 et son article 36 la mention de la présomption de consentement des époux à l’acte sexuel est enfin supprimée, à propos du viol entre époux. Aujourd’hui, les viols conjugaux représentent seulement 4 % des viols jugés en cour d’assises ; il s’agit d’un crime avec circonstance aggravante, qui est extrêmement fréquent. En effet, 50 % des viols commis sur les femmes adultes sont des viols conjugaux. Ils représentent environ 20 % de l’ensemble des viols quand on y ajoute les mineures, qui représentent 60 % des victimes de viols dont font partie 5 % d’hommes. Or, encore aujourd’hui les femmes n’osent pas porter plainte ou ne le peuvent pas pour les violences sexuelles. Concrètement, seulement 2 % des femmes victimes de viols conjugaux portent plainte.

Ainsi, en France, en 2014, parmi toutes les violences subies par les femmes, le viol conjugal reste bien caché malgré les récentes campagnes d’information comme celle de CFCV en 2011.  La parole des femmes victimes de violences conjugales se libère un peu plus pour dénoncer les violences physiques qu’elles subissent mais les violences sexuelles conjugales restent encore cachées par la honte, par peur de subir des représailles de l’agresseur, de ne pas être crues, par loyauté (protéger l’image du couple, de la famille et la réputation du conjoint), par doute et méconnaissance de leurs droits (l’ancienne notion de devoir conjugal a la vie dure, et les agresseurs profitent du fait que la victime connaisse mal la loi). Les mentalités évoluent lentement et le soupçon pèse lourdement sur les victimes. Sous emprise et souvent sous dépendance financière les femmes en arrivent à relativiser le viol. « Qu’est-ce qu’une relation sexuelle contrainte quand on subit les coups quotidiennement ? »  souligne Véronique Le Goaziou à la page 87 de  son livre Le viol, aspects sociologiques d’un crime. Concernant ces crimes, véritables meurtres psychiques,  Maryse Jaspard précise :

Perpétrés dans la durée, les viols conjugaux sont les plus occultés. Du domaine de l’indicible, ils sont difficilement cernables, même au travers des études qualitatives. Alors que les femmes en situation de violences conjugales décrivent en détail les humiliations, les chantages, les brutalités dont leur conjoint les assaille, elles évoquent brièvement la violence sexuelle subie (Maryse Jaspard, Les violences contre les femmes, p. 67).

Les députés avaient bien parlé de crime dans l’écriture de leurs amendements. Mais en réalité, 80 % des viols, dans leur ensemble, sont correctionnalisés.  Par un tour de passe-passe rendu plus facile encore par la loi Perben II de 2004, il ne s’agit plus la plupart du temps d’un crime, mais bien d’un simple délit, puisque il y a correctionnalisation (quand la justice ne classe pas sans suite faute de preuve).  Les femmes victimes de viols conjugaux concernées par les amendements de ces députés étaient donc peu nombreuses à pouvoir bénéficier de ce garde fou à la loi de mars 2002 ayant permit cette inhumanité.

A propos de la résidence alternée, Christine Delphy constate :

« Quand le juge impose la garde alternée, il force la personne qui l’a refusée à réussir une aventure difficile, et à voir un conjoint qu’elle ne veut plus voir ».

Le juge force donc le consentement d’un parent, le plus souvent la mère, la femme en imposant une résidence alternée. Il est  impératif, par humanité, que la justice familiale soit formée aux mécanismes d’emprise pour mieux analyser les situations. Il faut aider les victimes à verbaliser toutes les violences et les protéger, au lieu de leur demander de passer l’éponge sur cet indicible, parce qu’il s’agirait du père de leur(s) enfant(s), et les forcer à rester en contact avec cet oppresseur.

En 1943, la philosophe Simone Weil écrivait déjà :

« Le viol est une affreuse caricature de l’amour d’où le consentement est absent. Après le viol, l’oppression est la seconde horreur de l’existence humaine. C’est une affreuse caricature de l’obéissance. Le consentement est essentiel à l’obéissance comme à l’amour. »
Simone Weil, Écrits de Londres et dernières lettres

Manderley & Alex Vigne