Contrôle coercitif, Lobby des pères, Résidence alternée, Violences, Violences post-séparation

Xavier Legrand : « En tant que citoyen, je me sens directement concerné par ce grave problème, et ce, d’autant plus parce que je suis un homme. »

Le couple Besson divorce. Pour protéger son fils d’un père qu’elle accuse de violences, Myriam demande la garde exclusive. La juge aux affaires familiales en charge du dossier accorde une garde partagée au père, ne sachant pas identifier le contrôle coercitif d’Antoine. Julien, leur petit garçon, va tout faire pour empêcher que le pire n’arrive. Sorti le 7 février 2018 en France, le film de Xavier Legrand Jusqu’à la garde, nous fait vivre la réalité de la violence post-séparation. Sollicité pour répondre aux questions de Gwénola Sueur le réalisateur nous plonge au coeur du processus de création d’une oeuvre exceptionnelle.

Gwénola Sueur : Les violences conjugales post-séparation affectent un nombre important de femmes et d’enfants et la séparation représente un risque accru de dangerosité. Ainsi en 2017 en France 131 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-compagnon, essentiellement par arme à feu. 13 enfants ont été tués en même temps que leurs mères. Dans votre remarquable film vous illustrez ce que de nombreuses études, et notre expertise du terrain révèlent, à savoir des lacunes dans l’identification de la violence conjugale en contexte post-séparation par le système socio-judiciaire, avec cette audience en ouverture du film dans le bureau de la juge aux affaires familiales. Xavier Legrand pourquoi abordez-vous cette thématique des violences post-séparation pour votre premier film ?

Xavier Legrand : Parce que c’est une tragédie, une pandémie dans notre société. Comment continuer à accepter que ce fléau persiste, sans que rien n’évolue ?

En tant que citoyen, je me sens directement concerné par ce grave problème, et ce, d’autant plus parce que je suis un homme. C’est pourquoi j’ai choisi d’aborder cette thématique pour mon premier film : par urgence, car elle ne pouvait, en aucun cas, attendre le deuxième ou le troisième.

Gwénola Sueur : Denis Ménochet ne joue pas mais incarne véritablement cet homme violent, Antoine, qui n’accepte pas la séparation conjugale et instrumentalise systématiquement l’exercice conjoint de l’autorité parentale pour maintenir son contrôle sur son ex-femme Myriam (Léa Drucker). Comment et auprès de qui vous êtes vous informés tous les trois pour documenter de manière aussi didactique le contrôle coercitif post-séparation, véritable terrorisme intime occulté par notre société ?

Xavier Legrand : Il y a eu un long moment de recherches pendant lequel je me suis documenté avec plusieurs supports. Tout d’abord des ouvrages comme Violences Conjugales et Parentalité d’Édouard Durand (éditions de l’Harmattan) qui a été très précieux pour comprendre ce problème particulier. J’ai consulté de nombreux témoignages de femmes ayant été victimes d’hommes violents, des études sociologiques, des livres d’études psychologiques sur la manipulation et/ou la perversion narcissique (Marie-France Hirigoyen, Isabelle Nazare-Aga…). Je me suis nourri de nombreux documentaires et émissions consacrées à la violence conjugale. Puis, après être passé par des fictions qui abordent également ce sujet, j’ai décidé d’aller sur le terrain : j’ai rencontré des anciennes victimes qui m’ont raconté leurs histoires, j’ai assisté à des groupes de parole d’hommes auteurs de violence, j’ai suivi une Juge aux Affaires Familiales pendant plusieurs jours, j’ai passé des nuits dans un Centre d’Informations et de Commandement de Police Secours.

Il me fallait entrer concrètement dans la peau de la violence conjugale. Toute cette expérience m’a servi à construire les personnages depuis l’écriture jusqu’au tournage avec les acteurs.

Gwénola Sueur : Nous avons travaillé pendant plusieurs mois à l’élaboration du rapport du Centre Hubertine Auclert sur les enfants co-victimes de la violence conjugale. Julien (Thomas Gioria) sert véritablement de bouclier humain, comme dans un conflit armé, pour protéger sa mère. Afin de rompre l’emprise Myriam (Léa Drucker, incroyable de justesse tout au long du film) refuse catégoriquement de voir Antoine, seule manière de résister au contrôle post-séparation et à la violence. Juste après la décision du juge aux affaires familiales, elle décide de ne pas présenter l’enfant. Pour construire votre script Xavier Legrand avez-vous rencontré des enfants exposés à la violence conjugale ainsi que des mères séparées ? Que vous ont-ils appris ?

Xavier Legrand : Oui, j’ai rencontré beaucoup de femmes comme je le disais plus haut. Je n’ai pas pu rencontrer les enfants. La plupart des mères craignaient de les perturber encore plus ou parce que cela aurait pu avoir des répercussions négatives sur une situation qu’elles jugeaient déjà assez anxiogène. J’ai en revanche rencontré quelques adultes qui ont été des enfants otages ou enfants boucliers.

Tous ces précieux témoignages m’ont appris beaucoup de choses importantes, dans lesquelles on retrouve des schémas communs dans toutes leurs histoires. La peur, l’anxiété, la pression, l’anticipation du danger est le quotidien de ces personnes.

Après la séparation, les femmes sont comme immobilisées dans leur vie. Les enfants sont les seuls liens qui les « ligotent » à leurs anciens agresseurs prêts à tout pour les empêcher de continuer à reconstruire leur vie.

Ces hommes ont choisi la violence pour exercer un pouvoir sur leurs femmes qu’ils jugent leur appartenir. Quand la séparation survient, c’est un échec pour eux et ils ne supportent pas de perdre l’emprise sur celles qu’ils ont réussi à contrôler par la peur et par la terreur pendant plusieurs années. Au point où, lorsqu’ils comprennent qu’ils ne parviendront pas à les récupérer, ils préfèrent les savoir mortes que vivantes sans eux. Unis « jusqu’à ce que la mort les sépare », ils préfèrent donc que ce soit la mort qui les sépare plutôt qu’elles qui auront décidé de mettre un terme à leur union.

Avant d’en arriver à ces situations extrêmes, ce sont des jours et des nuits de harcèlements, de menaces, de pressions qui surviennent majoritairement au moment des échanges de week-end entre les deux parents. La vengeance survient sur des histoires d’horaires, d’affaires oubliées ou à récupérer, d’évènements qui surviennent pendant le droit de visite et d’hébergement de l’autre parent, mettant les enfants au centre de la guerre.

Chez les enfants, on constate qu’il y a plusieurs comportements selon les âges et les sexes. Chez les garçons, soient ils reproduisent la violence en s’identifiant à l’agresseur qui aura réussi à retourner l’enfant contre leur mère, soit ils développent un syndrome d’hyper-vigilance, essayant à tous prix de protéger la mère de l’agresseur. (C’est la résultante que j’ai choisi pour construire le personnage de Julien). Chez les filles, il y a plus un phénomène de fuite. Beaucoup d’entre elles fuient une cellule familiale pour en créer une autre précocement. J’ai été assez frappé par la récurrence de ce schéma (c’est pourquoi le personnage de Joséphine dans le film est construit en intrigue secondaire, puisqu’elle n’est pas directement concernée par la question de la garde, en revanche, son comportement est directement lié à la crise que traverse sa famille).

Gwénola Sueur : Myriam (Léa Drucker) n’a pas suffisamment de preuves, retire une plainte sous la pression de l’agresseur et refuse de déposer plainte quand Antoine a un nouvel acte de violence envers elle : « ça ne sert à rien ». Nous constatons sur le terrain cette difficulté d’apporter la preuve mais aussi que malgré des condamnations pour violences domestiques des pères obtiennent malgré tout des DVH classiques, des résidences alternées voire des gardes exclusives. Que vous inspirent ces situations Xavier Legrand et comment à votre avis remédier à ces mises en danger de la vie d’autrui ?

Xavier Legrand : Je pense fondamentalement qu’il y a le pouvoir des mots et des définitions. Ils sont très importants puisqu’ils construisent des sens. Le problème vient de la nomination « violence conjugale » qui veut dire littéralement « violence entre conjoints ». Par cette définition, on indique que le violence est tournée vers le conjoint et non vers les enfants. C’est donc (soit disant) un problème de conjugalité et non de parentalité.

En découle alors une question : Un conjoint violent peut-il être un bon parent ? C’est ce que notre société suppute, donc les décisions judiciaires cristallisent cette théorie : « un mari violent peut être un bon père ». Pour ma part, cette théorie est un mythe. Tant que la société, la mentalité collective pensera cela, nous ne parviendrons pas à avancer et à protéger les enfants.

Je citerai une phrase d’Édouard Durand qui m’a suivie tout le long du processus de création de mon film : « La mère peut protéger l’enfant et c’est à la société qu’il revient de protéger la mère.» Tant que les plaintes des femmes victimes de leurs conjoints ne seront pas sérieusement prises en compte dans la question parentale, tant que les retraits de plainte ne seront pas compris comme la résultante d’une menace supplémentaire, d’une peur d’alimenter la violence de l’agresseur et ses représailles, le chien se mordra la queue indéfiniment et tous les trois jours, dans notre pays, une femme sera assassinée, et sans doute ses enfants s’ils sont présents au moment des faits.

Gwénola Sueur : En 2013 des pères sont montés sur des grues pour revendiquer leur droit à l’enfant. Le film Kramer contre Kramer que vous citez a inspiré en France des débats en faveur des droits des pères. Dans un article accordé à Richard Mowe vous déclarez être allé dans des groupes de parole d’hommes violents. Un chercheur américain, Evan Stark, fait l’hypothèse que dans ces groupes de parole les hommes perfectionnent leurs tactiques de contrôle « sans acte physique de violence ». Qu’avez-vous avez constaté dans ces groupes d’hommes et comment avez-vous réussi à vous détacher de la rhétorique des militants de la cause paternelle priorisant la garde partagée même en cas de violences conjugales en s’appuyant sur des théories sans fondement scientifique comme le syndrome d’aliénation parentale pour museler les victimes ?

Xavier Legrand : Ces groupes de paroles sont très instructifs pour comprendre la pathologie des sujets mais il est vrai que je doute de leur efficacité. Le problème est que ces hommes sont dans le déni de leur violence et se considèrent comme étant les victimes de ces femmes qui ont décidé de les quitter ou qui les menacent de le faire. La plupart d’entre eux viennent « pointer » plutôt que de résoudre leur problème. Une thérapie n’a d’effet que si le sujet comprend qu’il a un problème profond à résoudre et qu’il veut s’en sortir. Je suis navré d’être aussi trivial dans ma comparaison mais c’est comme pour arrêter de fumer : si le sujet n’a pas conscience de son addiction et qu’il n’a pas véritablement la volonté de s’en sortir, il continuera à chercher quelque bouffées autour de lui, puis à quémander une cigarette avant de finalement retourner au bureau de tabac pour acheter un autre paquet et recommencer. Peu d’hommes courageux comme Frédéric Matwies, auteur du livre Il y avait un monstre en moi : témoignage d’un ex-mari violent (éditions Michalon) ont réussi à prendre conscience de leur problème et ont été habité par un véritable désir de changer. Si on en revient encore au pouvoir des mots, on remarque que dans le titre du livre que je viens de citer, il y a le terme « monstre ». Je crois que là aussi il y a quelque chose d’intéressant à constater.

Paradoxalement, même si la société semble finalement favoriser la continuation de l’exercice de la violence de ces hommes par certaines décisions judiciaires (en maintenant un DVH, considérant qu’un homme violent peut être un bon père), la société considère également ces hommes comme des monstres.

Les campagnes luttant contre les violences conjugales s’adressent aux femmes pour les protéger, ce qui est normal. Mais quel message envoient-elles à ces hommes ? Toutes les affiches mettent en scène une femmes avec des hématomes, terrorisée, larmes aux yeux, alors qu’en premier plan il y a le poing serré d’un homme qui la menace. Une campagne a même montré un homme avec une main poilue dotée de griffes, comme celle d’un « monstre » justement. Ces hommes ne peuvent se reconnaître. Ils ne peuvent accepter d’être vu comme des monstres par la société puisqu’ils se sentent eux-mêmes des victimes. Tant que la société considèrera ces hommes comme des monstres, ces hommes ne changeront pas. Comme un réflexe de protection, ils considèrent que les situations décrites dans ces mises en scène ne correspondent pas à leur réalité. Ils ne sont pas « ce monstre » et ne peuvent prendre conscience de leur problème avec un tel regard sur eux qui les rejette. Ces hommes ont choisi la violence car ils se sont construits sur des valeurs patriarcales, valeurs que notre société a elle-même fabriquées. Il faut que notre société accepte que ce sont des hommes et non pas des monstres dénués d’humanité. Il faut que nous acceptions que notre humanité compte aussi ces hommes construits sur cette violence afin qu’eux mêmes se regardent autrement et acceptent de s’en déconstruire et de s’en détourner. Le jour où les campagnes qui luttent contre les violences conjugales s’adresseront directement aux hommes peut-être que les choses prendront une autre tournure. Le jour où notre gouvernement développera aussi des moyens concrets pour prendre en charge ces hommes, peut-être que nous arriverons à faire évoluer les choses.

Pour ce qui est de la cause paternelle et de ces manifestations des « papas en colère », il est tout d’abord important de signaler une étude de la sociologue Aurélie Fillod-Chabaud datant de 2013 qui démontre que ces mouvements ne représentent qu’un échantillon infime de pères qui sont surreprésentés dans les médias. Aujourd’hui, même si notre société évolue au niveau de l’égalité des sexes et que son regard sur la paternité a changé (j’entends par là, l’évolution du congés de paternité, les systèmes qui favorisent l’implication paternelle dans l’éducation, les pères qui aujourd’hui n’ont plus de problème à pousser un landeau dans un parc sans que cela n’atteigne leur « image virile »), il est quand même intéressant de noter que dans la majorité des divorces ou séparations, les pères ne réclament pas la garde exclusive, et que la requête de la garde partagée évolue chez eux de façon tout de même assez lente.

Ces « papas en colère » qui contestent les décisions judiciaires en proclamant que la justice est toujours du côté de la mère et lui attribue toujours tous les droits, ne se basent sur aucune réalité, mais seulement du point de vue de leur propre revendications et de leur situation particulière propre.

Je suis allé sur le terrain. J’ai assisté pendant plusieurs jours à des audiences de conciliation auprès d’une Juge aux Affaires Familiales. Je peux vous assurer que les requêtes des pères qui veulent plus qu’un DVH classique, c’est-à-dire une garde alternée, une demande de résidence principale ou une garde exclusive est loin d’être majoritaire. Bien sûr, on ne peut occulter que certains pères ont été véritablement lésés dans leurs droits paternels à cause de fausse allégations de certaines femmes qui ont tout fait pour leur retirer leurs enfants. Ce phénomène rare, mais réel, a aussi envenimé d’autres situations plus douloureuses. C’est un cancer qui se propage sur la table des Juges aux affaires familiales qui parfois, vont avoir tendance à détecter une aliénation parentale de la part de la mère, alors que celle-ci est vraiment victime de violence conjugale ainsi que ses enfants réellement victimes de maltraitance. Dans le film, on voit bien que lorsque la Juge demande avec ironie « Lequel des deux ment le plus ? », elle est alors tiraillée par cette problématique qui va forcément et malheureusement orienter sa décision.

C’est pourquoi la mise en place de la garde alternée ou partagée par défaut est dangereuse, et n’est aucunement efficace dans l’intérêt supérieur de l’enfant. Chaque famille traverse une histoire particulière, et chacune de ces histoires particulières ne peut trouver leur résolution dans une seule organisation de vie.

Gwénola Sueur : Lors de la diffusion de votre film, en France et à l’étranger pouvez-vous nous raconter quelles furent les réactions du public (femmes et hommes) et de la presse après avoir visionné votre film ? En ce qui concerne les journalistes ont-ils pris conscience que l’histoire que vous racontez sous la forme d’un thriller psychologique est bien la réalité de nombreuses femmes après la séparation ?

Xavier Legrand : Le film a été très bien reçu tant par le public français et étranger que par les critiques du monde entier. Les gens sont tous très émus de voir et de réaliser que ces situations, malheureusement quotidiennes sont aussi terrifiantes.

C’est ainsi que le film s’est d’ailleurs construit : une situation banale, quotidienne qui bascule dans la terreur voire l’épouvante. C’est, je crois, à la fois la reproduction très réaliste et crédible d’un sujet de société complexe et l’utilisation d’une réelle proposition de cinéma qui a pu rassembler les différents publics ainsi que les gens férus de cinéma ou les spécialistes en la matière.

C’est la cohérence du fond et de la forme que j’ai essayé de tenir du début à la fin de mon travail qui a sans doute opéré chez tout le monde. J’ai eu un grande manifestation de reconnaissance, tant chez les femmes que les hommes, qui m’ont dit :« Bravo pour le film mais surtout merci de faire un film sur ça et comme cela. » J’ai détecté comme une libération, une catharsis, notamment chez les gens qui ont vécu des situations similaires. Plusieurs personnes (hommes et femmes encore) m’ont dit avoir trouvé dans le film des mots, des sensations qu’ils avaient enfoui au plus profond d’eux-mêmes. Beaucoup m’ont dit « j’ai vécu cela », « j’ai été cette femme-là », « j’ai été cet enfant », une jeune femme m’a même dit : « vous avez parfaitement reconstitué ma vie avec ma mère et mon petit frère ».

Il y a parfois des réactions qui montrent que les mentalités ont encore besoin d’évoluer. Certains hommes et certaines femmes ont eu le réflexe de me dire que la femme était majoritairement responsable de ce qu’il lui arrive. « Elle l’a poussé à bout ». Un homme m’a déclaré : « Oui, mais elle l’a quitté ! ». Le patriarcat a malheureusement encore de bons jours devant lui.

Les journalistes ont parfaitement compris mon propos. Le film traverse en effet le genre du thriller tout en étant ancré dans la réalité. C’est visiblement un style qui n’est pas évident dans le cinéma français selon eux.

La presse a été généreuse et valorisante. Ils ont tous compris qu’il y avait non seulement une proposition cinématographique particulière mais aussi un film qui abordait un sujet qu’il était absolument important et urgent de mettre en lumière. Toutefois, il ne s’agit pas des mêmes journalistes qui remplissent les cases des faits divers dans nos quotidiens locaux.

Le problème du meurtre conjugal post-séparation est encore très mal compris par ces journalistes qui écrivent leurs articles dès le lendemain des faits (qui se passent tous les deux jours et demi partout dans notre pays), en ayant recours au champ lexical de la folie et/ou de la jalousie. Cette colonne des faits divers a souvent un arrière-goût amer et indigeste du crime passionnel. Ce ne sont pas des crimes d’amour mais des assassinats, des exécutions. « Tu me quittes, je te tues ». Je ne vois absolument pas où est l’amour dans cette rhétorique. Il serait vraiment temps que les choses changent aussi de ce côté-là.

Gwénola Sueur : Nous pensons que Jusqu’à la garde pourrait devenir un outil de formation pour mieux identifier la violence post-séparation et expliquer cette peur qu’éprouvent les victimes, sentiment et sensation difficilement mesurables et entendables par les travailleurs socio-judiciaires. Ce film devrait sans doute être diffusé à l’École Nationale de la Magistrature et dans les IRTS (Instituts régionaux des travailleurs sociaux) qui blâment et punissent des mères puisque leur résistance au contrôle coercitif post-séparation est mal interprétée. Qu’en pensez-vous et seriez-vous prêt éventuellement à traiter une suite dans un autre film ?

Xavier Legrand : Si le film peut devenir aussi un outil pédagogique et devenir le sujet d’une réflexion qui peut ouvrir les débats, cela serait sans doute une très bonne chose.

Le cinéma est une fenêtre sur le monde. Il ne peut sans doute pas le changer, mais il peut changer notre regard sur lui.

Bien sûr, je suis pour que ce film remplisse également cette mission s’il le peut. Jusqu’à la garde va d’ailleurs faire l’objet d’une projection-débat à la Maison du Barreau de Paris en mai 2018. Nous verrons ce qui en résultera.

Pour ce qui est d’une suite, je ne pense pas. Mon projet initial était de faire une trilogie de court métrages. Finalement cette trilogie s’est transformée en un court métrage intitulé Avant que de tout perdre et un long métrage Jusqu’à la garde. S’il y a une suite, pour le moment je l’ignore encore. Et s’il elle survient, ce ne sera pas pour tout de suite.

Pour en savoir plus :

Gwénola Sueur, 5 mai 2018

 

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Contrôle coercitif, Violences post-séparation

Piégées

Suite à un entretien entre une étudiante en journalisme et une experte en violence post-séparation autour du film de Xavier Legrand Jusqu’à la garde une interview fut réalisée et publiée sur le blog de Zoom la girafe.

Enseignante de formation, titulaire d’un Master d’Histoire, Gwénola Sueur intègre comme bénévole des associations (dont SOS les Mamans de 2012 à avril 2018). L’écoute des victimes ainsi que des formations qualifiantes en France et à l’international lui permettent d’acquérir une expertise du continuum des violences, du contrôle coercitif et des violences post-séparation. Elle intervient à la demande sur ces thématiques et participe ainsi à des travaux collectifs. Elle est en parallèle membre active du Comité Manche Droits des Femmes en Normandie depuis 2014 ; elle a co-fondé le Réseau International des Mères en Lutte.

Voici la version longue et remaniée de l’interview.

 

Qu’avez-vous pensé du film Jusqu’à la garde ?

Gwénola Sueur : Jusqu’à la garde documente de manière didactique le mécanisme de la violence post-séparation, terrorisme intime mal identifié par le système socio-judiciaire. Antoine (Denis Ménochet) n’accepte pas la séparation conjugale et instrumentalise systématiquement l’exercice conjoint de l’autorité parentale pour maintenir un contrôle coercitif sur son ex-femme Myriam (Léa Drucker). Leur enfant Julien (Thomas Gioria), comme dans un conflit armé, va servir de bouclier humain pour protéger sa mère jusqu’à ce qu’elle ait la force d’affronter l’agresseur.

Ce remarquable film devrait être montré aux travailleurs sociaux-judiciaires qui blâment les mères quand elles essayent de résister au contrôle coercitif et de se préserver ou de mettre en sécurité leur enfant.

Le mécanisme et les moyens employés par les agresseurs pour maintenir leur domination après la séparation étant mal analysés, ce film pourrait éventuellement les aider à mieux appréhender ces situations et mettre à l’abri les mères et les enfants.

La grande majorité des violences post-séparation ne sont pas physiques mais morales. Avec un fusil de chasse au casting, le film perd-t-il de son réalisme ?

Gwénola Sueur : Non, je pense que le réalisateur a bien fait de choisir cette fin anxiogène et terrifiante. Il s’agit bien de terrorisme, la violence d’Antoine devient physique (strangulation) quand Myriam lui résiste. Dans la violence domestique le plus difficile à faire comprendre aux autres est cette peur permanente. L’agresseur pour garder pouvoir et contrôle et empêcher la victime de parler instaure un climat de peur et d’insécurité. A l’écran cette émotion est d’autant mieux incarnée qu’à ces moments-là il n’y a pas de musique, juste des bruits, nous, spectateurs, ressentons avec l’enfant et la mère cette peur. Afin d’éviter la réactivation traumatique que peut entrainer le film pour des victimes je recommande d’ailleurs de ne pas rester seul.e après la séance, retrouver ses ami.e.s, sa famille éventuellement. Il est possible aussi que des adultes, anciens enfants exposés à la violence conjugale souhaitent après avoir visionné le film en parler à leur mère, aux membres de la fratrie, oser demander des explications à leur père.

Concrètement, comment définir les violences post-séparation ?

Gwénola Sueur : La violence post-séparation c’est toute forme de contrôle et de violence (sexuelle, psychologique, verbale, économique, spirituelle et physique) exercée par un ex-mari ou un ex-partenaire.

La séparation n’est pas une vaccination contre les violences bien au contraire, elles peuvent y débuter voire s’y exacerber.

L’exercice conjoint de l’autorité parentale et les moments de passage de bras deviennent les instruments des agresseurs pour poursuivre les violences et maintenir leur domination. Ils cherchent à atteindre la mère à travers les enfants qui peuvent être maltraités à leur tour. Cela consiste par exemple pour le parent-agresseur à utiliser l’enfant pour surveiller constamment l’autre parent. Le père appelle la mère tous les jours, officiellement, il dit vouloir prendre des nouvelles de l’enfant mais en réalité, il veut surtout savoir ce que fait la mère, où elle est, avec qui et la dénigrer. Le parent-agresseur utilise l’enfant en le mettant dans un rôle de confident. Pleurer devant lui, exprimer sa rage ou critiquer l’éducation donnée par l’autre parent. Autre exemple : un père qui prévoit de prendre son enfant tel week-end mais, au dernier moment, ne vient pas le récupérer. La mère doit annuler ses projets, se ré-organiser ce qui a un coût financier. Dans le film Jusqu’à la garde le petit garçon Julien est dans un conflit de protection : quand il refuse de répondre aux questions il risque des violences verbales ou du chantage affectif, quand il répond il met sa mère en danger. Des femmes me racontent qu’elles se font insulter ou frapper par leurs enfants après une semaine ou un week-end passé chez leur père, l’enfant pour se protéger s’est identifié à l’agresseur.

Dans le film, la juge ne croit pas la mère quand elle explique que son mari est violent. Est-ce que dans ces tribunaux, il existe une suspicion à l’égard de la parole des femmes ?

Gwénola Sueur : Oui absolument. Les avancées des droits des femmes ont entrainé des résistances et un backlash, un des secteurs les plus attaqués par le lobby masculiniste étant celui des droits de la famille et de l’enfance. Les stratégies discursives et juridiques des associations de pères ont bénéficié aux hommes violents. Ils ont diffusé en France des informations concernant les « fausses accusations d’abus sexuels » par l’affirmation « une allégation sur deux est fausse » s’appuyant sur les données erronées d’Arthur Green. En réalité de nombreuses études universitaires en démontrent la rareté (moins de 7 pour 1.000 selon le rapport de JL Viaux).

Les associations de pères ont importé des théories anti-victimaires comme le syndrome d’aliénation parentale, qui n’a aucun fondement scientifique, et qui fait des ravages outre-atlantique en entrainant des transferts de garde des enfants aux agresseurs.

Les enfants de parents divorcés ou séparés qui verbalisent des violences notamment sexuelles sont ainsi moins bien protégés, le parent protecteur étant grâce aux mythes autour du viol préjugé mentir. Nous constatons sur le terrain une massivité des classements sans suite, des enquêtes préliminaires bâclées. Un.e juge aux affaires familiales (JAF) peut transférer la résidence de l’enfant à un homme violent quand elle/il confond un classement sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée avec une absence de délit et estime alors que la mère porte des accusations mensongères pour nuire à l’image paternelle. C’est pourquoi certain.e.s avocat.e.s vont jusqu’à déconseiller aux mères divorcées ou séparées de parler au JAF des violences, mais également de se porter partie civile après un classement ce qui pourrait être considéré par les travailleurs socio-judiciaires comme un acharnement à l’égard du père. Le risque de transfert de garde étant important il s’agit d’un frein à la verbalisation des violences, voire une pression à les taire et à ester en justice.

Que peut faire la femme, juridiquement, contre un père harceleur ?

Gwénola Sueur : Tout citoyen a la possibilité, en principe, de porter plainte. Le harcèlement moral est difficile à démontrer sauf si la victime a des preuves tangibles comme du cyber-harcèlement, un harcèlement par téléphone ou par mail pendant plusieurs mois voire des années. Mais dans ce cas il faut des centaines d’appels ou de messages conjugués à une dégradation des conditions de vie pour que la justice poursuive l’agresseur dont l’intention de nuire est masqué par la communication avec l’enfant. Il faut également des attestations médicales et des proches qui démontrent la dégradation de la santé. Il suffit pourtant souvent d’un seul mail ou d’un seul sms de menace pour terroriser une victime qui, comme Myriam a déjà subi des violences durant sa vie de couple et a d’ailleurs retiré une plainte sous la pression. Pareil lorsque les parents se croisent pour retrouver ou déposer l’enfant : un seul regard menaçant de l’agresseur peut réactiver le traumatisme, ce « regard qui pétrifie » et qui suffit à réaffirmer son pouvoir sur la victime.

Mais comment éviter les contacts avec le père dans le cadre d’une résidence alternée ?

Gwénola Sueur : Imposer une résidence alternée fait partie de la stratégie de l’agresseur pour isoler, dénigrer, terroriser, affaiblir économiquement. Si la justice ne les a pas protégées par une ordonnance de protection, un téléphone grand danger, des remises de l’enfant en lieu neutre ces femmes peuvent essayer de négocier avec leurs avocats pour une remise de l’enfant à l’école. Un agresseur refusera s’il veut croiser la mère en cherchant des excuses. Par exemple prétendre que l’enfant a trop de valises pour permettre cet échange à l’école. Ou oublier des affaires pour venir chez elle. Quand une mesure d’accompagnement protégée (MAP) est mise en place par la justice, une majorité des agresseurs renonce à leurs DVH car c’est bien ce contact avec la mère qui leur importait, pas l’enfant. J’invite aussi les femmes à échanger par mail plutôt que par téléphone. Des mails courts, factuels et sans reproches. Ne pas surenchérir si l’ex-conjoint les provoque. La résidence en alternance permet de multiplier les occasions de contacts qui facilitent le contrôle post-séparation et rendent possibles les violences. Mais un DVH classique peut être tout autant instrumentalisé pour garder le pouvoir sur son ex-conjointe et poser un droit de véto, donc entraver sa liberté.

Si une femme se sent en danger mais que le juge aux affaires familiales n’en tient pas compte, que se passe-t-il ?

Gwénola Sueur : Ces femmes ont peur pour l’enfant et pour elle-même. Le seul moyen de casser l’emprise qui est la conséquence du contrôle coercitif est de n’avoir plus aucun contact avec l’agresseur. Si la femme s’estime en danger ou juge à un instant T que l’enfant n’est pas en sécurité elles n’ont pas d’autres choix que de ne pas présenter l’enfant à l’autre parent. Elles risquent alors des poursuites au tribunal correctionnel et de la prison ferme si leurs plaintes sont classées sans suite pour infraction insuffisamment caractérisée et si elles n’ont pas pu prouver le danger, a postériori. J’ai eu ainsi une situation  où un homme à sa sortie de prison a obtenu malgré tout un DVH classique et l’exercice conjoint de l’autorité parentale. Subissant de la violence conjugale par procuration son ex-conjointe a refusé de remettre les enfants au père. Elle a été poursuivi au tribunal correctionnel. Les travailleurs sociaux ont blâmé la mère lui reprochant son angoisse et estimé que le père malgré son aspect effrayant était un bon père. Après la séparation elle a refusé de nettoyer de fond en comble son logement comme son agresseur le lui ordonnait pendant la vie de couple, les travailleurs sociaux l’ont jugée « mauvaise ménagère ».

Dans le film, l’avocate du père convainc la juge qu’être un mari imparfait ne signifie pas être un mauvais père. En pratique, les maris violents s’avèrent-ils être des pères violents ?

Gwénola Sueur : Il y a un continuum des violences patriarcales. Des études démontrent qu’un mari violent sera violent avec ses enfants. L’un des principaux facteurs de risque d’agressions sexuelles de la part du père est la violence conjugale contre la mère. Dans le rapport du Centre Hubertine Auclert sur les enfants co-victimes les experts sollicités dont le magistrat Edouard Durand propose d’appliquer un principe de précaution,.considérer qu’un homme violent avec sa femme sera violent avec l’enfant et utilisera l’exercice conjoint de l’autorité parentale, non dans l’intérêt de l’enfant, mais comme un instrument de pouvoir et de domination. La parentalité des hommes violents est dénuée d’empathie, ils font preuve d’un style parental autoritaire et coercitif comme ils peuvent se montrer peu impliqués et négligents. La relation à l’enfant leur permet d’inverser la culpabilité, se poser en victime et dénigrer la mère. Une AEMO (aide éducative en milieu ouvert) peut les calmer à condition qu’ils n’instrumentalisent pas à leur tour les travailleurs sociaux.

Que se passe-t-il si la mère déménage pour fuir le père ?

Gwénola Sueur : Elle peut perdre la garde de l’enfant notamment si le juge considère au vue des pièces que ce déménagement est un éloignement géographique volontaire et vise à entraver la relation entre le père et l’enfant. Depuis 2002 la jurisprudence a évoluée, sous la pression du lobby des pères divorcés et séparés. Aujourd’hui une femme peut être sanctionnée au civil par un transfert de garde à l’autre parent pour un déménagement à …16km ! En cas de résidence alternée les sanctions tombent plus facilement, nous avons ainsi des jugements où le JAF met la mère face à un choix : soit elle renonce au déménagement donc à aller et venir en toute liberté sur le territoire français et elle/il maintiendra la résidence alternée, soit elle confirme vouloir quitter la région, même s’il s’agit d’une nécessité économique, alors la/le JAF transfèrera la résidence au père. Ces femmes connaissent le risque de transfert de garde de l’enfant, mais le déménagement est la seule solution pour mettre une distance nécessaire à leur reconstruction et ne pas être détruites psychologiquement par la proximité avec leur agresseur, cette décision devient  «  un choix de Sophie ».

Les violences conjugales les plus graves, dont le meurtre, sont essentiellement commises à la séparation ou dans les 6 mois qui suivent. Pourquoi ?

Gwénola Sueur : La période post-séparation est une période particulièrement dangereuse dans la mesure où les agresseurs tentent par tous les moyens de maintenir leur emprise sur leur ex-conjointe. Ils estiment que la femme et les enfants leur appartiennent et voient la séparation comme une trahison et un attentat à leurs droits qui justifient vengeance et punition allant jusqu’au meurtre des femmes et des enfants. Ce sentiment d’appropriation du corps des femmes et leur production est renforcé par l’occultation et la minimisation des violences masculines par les groupes de pères séparés, les médias qui parlent de « crime passionnel », l’image de la femme, le « victim-blaming » qui est véhiculé. Les mères séparées courent pourtant un risque cinq fois plus élevé d’être tuées que les autres femmes. Une étude anglaise a montré que pour 82 % des homicides conjugaux de 2014 les actes non physiques de contrôle et de coercition n’avaient pas été pris au sérieux.

Un chercheur américain Evan Stark propose d’analyser la violence conjugale à l’aide du modèle du contrôle coercitif plutôt que celle centrée sur les actes de violence. A savoir repérer les diverses tactiques utilisées par les agresseurs pour contrôler leur conjointe ou ex-compagne, la priver de liberté et la dépouiller de son estime d’elle-même.

Ces tactiques peuvent inclure l’isolement, la manipulation, le dénigrement, l’intimidation, les privations ainsi que les critiques et la surveillance constante. « Examinées de manière isolée, ces tactiques ne constituent pas des actes de violence mais l’accumulation de celles-ci permet aux agresseurs d’augmenter graduellement l’emprise ». Le point commun des hommes qui harcèleront les femmes après la séparation est qu’ils étaient très contrôlants dans le couple. Ils ont isolé leur conjointe de leur famille et de leurs ami.e.s, l’ont empêchée ou dissuadée de travailler ou de reprendre des études. Ils lui ont imposé des règles de vie afin de garantir leurs privilèges masculins avec un contrôle du temps, de l’argent et de la sexualité. Mais comme ce mode de vie est conforme aux stéréotypes de genre de notre société, la femme étant cantonnée dans la sphère domestique, personne ne décèle les tactiques d’isolement et de contrôle et ne voit les barreaux de la cage. Après la séparation les agresseurs bénéficient de la complicité institutionnelle perméable à la rhétorique masculiniste autour d’une discrimination des pères. Cette complicité permet de contrôler et d’entraver la liberté des femmes au nom de l’égalité parentale. Des mères sont alors véritablement prises au piège.

Contrôle coercitif, Violences post-séparation

Focus sur les violences post-séparation par Gwénola Sueur

Nous publions ici une note de synthèse rédigée le 6 novembre 2017 avec l’autorisation de l’auteure.

Enseignante de formation, titulaire d’un Master d’Histoire, Gwénola Sueur intègre comme bénévole des associations de lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants (dont SOS les Mamans de 2012 à avril 2018). L’écoute des survivantes de violence ainsi que des formations qualifiantes en France et à l’international lui permettent d’acquérir une expertise du continuum des violences, du contrôle coercitif et des violences post-séparation. Elle intervient à la demande sur ces thématiques et participe à des travaux collectifs. Elle est en parallèle membre active du Comité Manche Droits des Femmes en Normandie depuis 2014. Elle a co-fondé en 2014  un collectif féministe avec le sociologue Pierre-Guillaume Prigent, rebaptisé Réseau International des Mères en Lutte  en 2018. 

Focus sur les violences post-séparation

Les violences conjugales post-séparation sont de la même nature que les violences conjugales, telles que conceptualisées par Pence et Paymar (1993). Il s’agit d’un ensemble de comportements caractérisé par la volonté de domination et de contrôle d’un partenaire sur l’autre, qui peuvent inclure brutalités physiques et sexuelles, abus psychologiques, menaces, contrôles, grande jalousie, isolement de la femme ainsi que l’utilisation des enfants à ces fins. Les motivations à ces violences peuvent être regroupées en trois catégories : les représailles et la vengeance, le rétablissement de la situation de pouvoir et de contrôle, la tentative de forcer une réconciliation qui permet le rétablissement du contrôle (Romito, 2011).

Les violences conjugales post-séparation affectent un nombre important de femmes et d’enfants et la séparation représente un risque accru de dangerosité. En effet plusieurs études révèlent des taux élevés de violences. Ainsi d’après l’enquête nationale française Enveff (Jaspard et al., 2003) parmi les femmes ayant eu par le passé au moins une relation de couple et qui ont été en contact avec leur ex-conjoint au cours des douze derniers mois, 16,7 % ont subi des violences physiques ou sexuelles de sa part. Dans le sous-groupe de femmes qui avaient eu des enfants avec cet ex-conjoint, neuf sur dix avaient subi des agressions verbales (insultes et menaces) ou physiques. Selon les données nationales canadiennes (Hotton, 2001) parmi les femmes qui, dans les cinq ans précédant la recherche, avaient été en contact avec un ex-conjoint, 39 % avaient été agressées par lui. Il s’agissait souvent de violences graves : un tiers des femmes agressées avait risqué d’être étranglé ; plus d’un tiers avait subi des viols ou des tentatives de viol. En outre, dans la moitié des cas, ces violences avaient eu lieu très fréquemment (plus de 10 fois) ; dans plus de la moitié des cas, les femmes avaient subi des blessures et avaient eu peur d’être tuées. Les abus psychologiques (insultes, comportements de contrôle, destruction d’objets et agressions ou menaces à des proches) touchaient presque toutes ces femmes. Quand les femmes avaient des enfants ces derniers avaient assisté aux violences dans plus de deux tiers des cas (72,4 %), souvent à l’occasion de violences si graves que leur mère avait craint d’être tuée.

D’autre part les données nationales canadiennes montrent que pour 61 % des violences post-séparation il s’agit de la continuation (37 %) ou de l’aggravation (24 %) des violences précédentes ; dans 39 % des cas, ces violences ont commencé après la séparation. Les données nationales britanniques (Walby et Allen, 2004) font voir que pour les femmes qui ont subi des violences conjugales pendant la vie commune : pour 37 % d’entre elles, la violence continue après la séparation et, pour quelques-unes, les violences les plus graves sont arrivées précisément après la séparation. Après une analyse de ces recherches, Brownridge (2006) qui a travaillé sur la violence post-séparation au Canada conclut que, comparée à une femme mariée, une femme séparée a une probabilité de subir des violences conjugales 30 fois plus élevée et une femme divorcée 9 fois plus élevée. L’étude italienne l’Istat montre que 51 % des femmes séparées continuent à subir des violences ; les violences subies par les femmes séparées sont plus graves, 2/3 des femmes tuées, le sont pendant ou après la séparation (Istat, 2015).

Les violences post-séparation peuvent se manifester par le recours aux agressions physiques et sexuelles, et c’est durant cette période qu’un nombre significatif de femmes et d’enfants sont tués chaque année (Campbell et al., 2003, 2007). D’autres stratégies peuvent être déployées après la séparation incluant la manipulation, le dénigrement, les critiques et la surveillance constante (Stark, 2014). Les contacts avec l’agresseur qui ont lieu dans le cadre de l’exercice conjoint de l’autorité parentale et la passation des enfants dans le cadre de la résidence partagée et des droits de visite et d’hébergement peuvent constituer des moments de reproduction des violences (Prigent, 2014). Les enfants sont utilisés par l’agresseur pour maintenir le contrôle sur l’ex-conjointe (Stark, 2002 ; Lapierre, 2007 ; Rinfret-Raynor et al., 2008 ; Sueur, 2015). La résidence alternée est utilisée dans la stratégie de l’agresseur pour assigner à résidence et isoler la victime, la dénigrer, la harceler, la terroriser, l’appauvrir économiquement (Sueur, 2014). Les hommes violents peuvent aussi exercer leur pouvoir à travers le contrôle des ressources matérielles et financières ou à travers les procédures socio-judiciaires pour poursuivre le harcèlement, les représailles et les intimidations (Slote et al., 2005 ; Sutherland, 2004 ; Przekop, 2011 ; Miller et Smolter, 2011 ; Vivienne, 2017).

De nombreuses études révèlent des lacunes dans l’identification de la violence conjugale en contexte post-séparation par le système socio-judiciaire ce qui favorise le maintien du contrôle par l’agresseur (Lapierre et Côté I., 2011 ; Lapierre et Fédération des maisons d’hébergements pour femmes, 2013 ; DeKeseredy, Dragiewicz et Schwartz, 2017). La violence conjugale est assimilée à un « conflit parental » : classique minimisation et occultation des violences domestiques et des dynamiques de contrôle et de domination (Romito, 2006). Inversant la culpabilité les intervenants socio-judiciaires vont jusqu’à blâmer les mères et déresponsabiliser les auteurs des violences (Strega et al., 2013 ; Durand, 2013 ; Romano et Izard, 2016). Des mesures de garde partagées peuvent alors être imposées après des violences conjugales et même si les enfants expriment des craintes envers le père (Côté D., 2012 ; Sueur, 2015 ; Lapierre, 2017). La résistances des mères au contrôle coercitif post-séparation est mal interprétée, elles peuvent ainsi être perçues comme « hostiles » alors qu’elles ont des raisons légitimes de s’opposer aux mesures de garde partagée, aux droits de visite, à la médiation familiale (Kaspiew, 2005 ; Radford et Hester, 2006 ; Harrison, 2006 ; Lapierre et Côté I., 2016 ; Casas Vila, 2009 et 2016 ; Feresin, 2017).

Quand l’enfant est victime directe de maltraitances après la séparation, la co-parentalité entrave sa protection puisque le discours patriarcal du « maintien » du lien entre l’enfant et l’auteur des violences conduit à minimiser, voire nier ces situations (Prigent et Sueur, 2017). La révélation de maltraitances paternelles sur l’enfant après la séparation est préjugée manipulatoire voire mensongère. Pourtant statistiquement entre 40 et 60 % des maris violents sont aussi des pères violents (Edleson, 1999 ; Unicef, 2003). L’un des principaux facteurs de risque d’agressions sexuelles de la part du père est la violence conjugale contre la mère (Fleming, Mullen et Bammer, 1997 ; Humphreys, Houghton et Ellis, 2008). Dans une étude italienne sur un échantillon de 773 adolescentes et adolescents, quand le père inflige des violences physiques à la mère, dans 44 % des cas il est aussi physiquement violent envers les enfants et, dans 62 % des cas, il est psychologiquement violent : il insulte, dénigre et menace (Paci, Beltramini et Romito, 2010).

En France les classements sans suite des procédures pénales pour infraction insuffisamment caractérisée, qui ne signifient pas une absence d’infraction, conjugués à des non-présentations d’enfant, entraînent au civil des transferts de résidence de l’enfant à l’agresseur, représailles demandées par le lobby masculiniste (Prigent et Sueur, 2017). Des théories sans fondement scientifique, comme les fausses accusations et le syndrome d’aliénation parentale permettent aussi l’occultation des violences et ces transferts de garde (Romito, 2011 ; Laing , 2016 ; Lapierre et Côté, 2016 ; Meier, 2017 ; Prigent et Sueur, 2017). En Angleterre les professeures Marianne Hester et Lorraine Radford ont illustré en 2006 cette stigmatisation et discrimination des mères par « La vie sur les trois planètes », des planètes avec des histoires et des logiques différentes et qui ne communiquent pas entre elles. Sur la planète A la violence conjugale est considérée comme un crime sexué et la police peut intervenir, tandis que sur la planète B qui correspond aux services de protection de l’enfance on parle de familles abusives plus que de violence conjugale et c’est à la mère de protéger l’enfant. Sur la planète C quand la mère se sépare la violence de l’homme est ignorée par les services chargés d’assurer les contacts et la femme doit consentir aux visites (Hester et Radford, 2006 ; Hester, 2017).

Nous n’avons pas de données en France sur les transferts de garde aux hommes violents. Nous savons que dans les cas de désaccord, le juge fixe deux fois plus de résidence chez le père que dans les cas d’accord (Rapport du Ministère de la Justice sur la résidence des enfants de parents séparés, 2013, p. 27). En 2016 17,4 % de mères contactaient l’association Sos les Mamans pour des résidences alternées imposées après des violences, 21 % demandaient de l’aide pour une perte de garde suite à une accusation d’éloignement géographique volontaire ( le contrôle coercitif n’ayant pas été décelé par les intervenants socio-judiciaires), 11 % cherchaient à protéger le(les) enfant(s) des maltraitances paternelles (source : échantillon de 400 mails reçus entre le 1er janvier et le 31 décembre 2016 au contact@soslesmamans.com). Entre 600 et 1300 mères séparées ou divorcées contactent ainsi l’association chaque année. Dès le premier mail les mères évoquent ou  j’ai codifié selon le récit 75 % de situations de violences . Sont comptabilisées également les violences institutionnelles. D’après un échantillon de 30 mères séparées (entretiens semi-directif que j’ai réalisé) la violence envers la mère et/ou l ‘(les) enfant(s) monte à 85 % ( j’ai utilisé le modèle de la stratégie de l’agresseur pour repérer et m’aider à codifier les violences; je me sers du modèle du contrôle coercitif depuis).  Un questionnaire réalisé par Sos les Mamans a été mis en ligne du 25 novembre 2015 au 15 janvier 2016, 140 femmes ont répondu. La base de données travaillé par un sociologue a souligné une discrimination à l’égard des victimes de violences conjugales. Ainsi les mères qui n’ont pas subi de violences conjugales sont 7,5 % à ne pas avoir la garde, alors que celles qui ont subi des violences sont 15 % à ne pas avoir la garde des enfants. Parmi les mères qui n’ont pas subi de violences conjugales, elles sont 12,5 % à avoir été accusées d’aliénation parentale en dénonçant des maltraitances, alors que celles qui ont subi des violences sont 32 % à avoir été accusées d’aliénation parentale.

Les violences conjugales post-séparation sont massives, l’étude générale de Virage sera-t-elle susceptible de nous apporter de nouvelles données en 2018 ? Elles restent peu visibles et mal comprises par méconnaissance du contrôle coercitif et de la stratégie de l’agresseur d’où les conséquences parfois létales pour les personnes concernées (homicides conjugaux par conjoint et ex-compagnon, filicides paternels). Elles souffrent de mythes importés par le lobby masculiniste qui en renforce la négation. Le soutien et la gestion humaine des mères séparées nécessite pourtant une connaissance des mécanismes d’emprise et une analyse précise du continuum des violences envers la mère et l’enfant afin de les mettre à l’abri.

Gwénola Sueur, 6 novembre 2017

Violences

J’ai quitté un homme violent. La justice a donné la garde des enfants au père

Nous avons reçu ce témoignage et nous le publions.

Manderley et Alex Vigne

J’ai quitté mon mari pour sa violence, son addiction pornographique, son infidélité et j’en passe. Il est cadre supérieur et présente très bien. Je suis une ancienne cadre commerciale, mère au foyer depuis la première grossesse. Il ne s’est jamais occupé des enfants sauf lorsqu’il y avait des invités à la maison ou lorsque nous étions conviés à des soirées. Mais personne n’était dupe je crois, car les enfants ne changent pas leur comportement, eux.

Et avant que je devienne « une femme divorcée » tout le monde trouvait cela normal que mes enfants soient toujours « dans mes jupons ».  Avant d’être « une femme divorcée » tout le monde trouvait normal que ce soit moi qui m’occupe toujours des enfants. La maman qui ne travaille pas, la maman qui organise les fêtes d’anniversaire, les Noëls, le quotidien, la maman qui soigne, qui console, qui apprend à faire du vélo, la maman qui fait 6 fois le trajet école/maison par jour, qui partage, celle qui sait tout, celle qui fait tout, celle qui ne dort pas si l’une des deux ou les deux sont malades et celle qui envoie les enfants dans leurs chambres avant que les coups ne pleuvent. Je suis une bonne maman.
Quand j’ai annoncé à mon mari que cette fois-ci je partais pour de bon, il m’a annoncé le lendemain que j’avais une semaine pour déguerpir avec MES gosses. Il était prévu, convenu depuis toujours que je retourne dans ma région, la région où les filles sont nées, où nous avions tous vécus. Mais chassée en une semaine à un mois de la fin de l’année scolaire, je n’avais pas pu organiser correctement mon départ. Alors j’ai pris un appartement  pas loin, récupérant mon ainée détruite par la manipulation de son papa un week-end sur deux. Puis quand j’ai pu, je suis partie avec les filles, comme à chaque fois, comme ce qui était convenu.
Est arrivée la non-conciliation. La juge aux affaires familiales nous a entendu tous les deux. Elle laissa la situation telle qu’elle était, appuyée par les attestations de monsieur qui me laissait les enfants, même s’il avait changé d’avis à la dernière minute en exigeant la garde lors de la non-conciliation. Elle demanda une enquête sociale, et une analyse psychologique pour vérifier si l’addiction pornographique de monsieur était un problème pour élever les deux petites filles. Elle ne prit pas en compte la violence (deux certificats médicaux et un dépôt de plainte) et un enregistrement où il admet avoir insulté les petites, les traitant de putes et de connes.
L’enquête sociale eu lieu. Puis enfin la psychologue… Pendant qu’elle m’interrogeait j’ai senti tout de suite que mon affaire était déjà jugée par elle… La violence, elle n’a pas voulu pas en parler, l’addiction et ses conséquences non plus. L’infidélité n’était même pas abordée, d’un revers de la main, elle changeait de sujet, pour s’attarder sur mon ancien travail uniquement. J’étais coupable ! Mais de quoi ??? Quand elle nous reçut tous les deux à la fin du rendez-vous, il s’énerva immédiatement et à ma grande surprise, car jamais, au grand jamais devant un tiers il ne le faisait. Il s égosilla, se leva, marcha de long en large comme il le faisait avant de me frapper DEVANT LA PSY qui se contentait de noter. Alors je la pris à partie : mais regardez ! Elle nota. Il m’accusa de mentir et que j’avais fait « des pipes à mes témoins ». – Tu es ridicule ! Regardez ! Ne dites pas que c’est normal ! … Elle nota et elle conclut par « bon, on ne trouvera pas de solution. »
Quand les rapports furent rendus, les enquêtrices ont dit que j’étais une bonne maman, ont relevé que le père me dénigrait devant les enfants, qu’il avait tendance à idéaliser sa vie actuelle et que les filles avaient été témoins des violences conjugales. A l’opposé l’expert psy décrit mon mari comme un père merveilleux ,et finalement ne lui posa qu’une unique question sur la pornographie : « vous regardez des films porno ? ». – Oui. Rien sur les violences, rien sur ses 4 heures de porno par jour, rien sur les insultes. Elle retranscrit juste ses propos. Elle ne retranscrira pas les propos de la plus petite, elle écrira juste que ma fille a « vu des violences entre ses parents ». Elle dira que je suis névrosée, hystérique, que je souhaite exclure le père car je dis « MES enfants ». Elle retranscrira cela en coupant ma phrase qui était : « ce sont mes enfants, c’est moi qui m’en suis toujours occupés, je ne les ai jamais insultés de pute et de conne moi ».
Mon ex mari a ensuite fait un référé en réclamant une baisse de la pension et la garde des enfants en instrumentalisant cette « analyse psychologique ». Cela faisait un an que nous vivions chez ma mère. Oui, j’avais fait le choix de vivre dans une maison spacieuse, avec jardin, où les enfants avaient vécu à plusieurs reprises plutôt qu’un logement HLM. J’ai apporté comme preuve pour le référé une attestation de la directrice disant que j’étais une bonne mère, que monsieur jusqu’en avril n’avait pas interrogée sur le suivi scolaire. J’ai apporté aussi des mails où il avoue son addiction pornographique et qu’ il veut d’ailleurs se faire suivre pour ça, un mail où il dit que je suis une mère formidable. Un dépôt de plainte pour non-présentation d’enfant, des attestations prouvant qu’il continuait à me dénigrer. Lui était parti vivre chez sa maitresse qui a des enfants, dans autre ville, inconnue des filles et qui a demandé aux enfants de l’appeler maman.

LE VERDICT est tombé : les enfants vont vivre chez leur papa. Parce que j’ai voulu exclure le père, parce que les violences ne sont qu’une manipulation.
C’est lui qui m’apprit le verdict. Effondrée ? NON, il n’existe pas de mot pour exprimer mon ressenti.
Quand il est venu chercher les enfants, il fit un truc qu’il n’avait plus osé faire depuis que j’étais partie, il s’approcha de moi pour réclamer les carnets de santé qui étaient A LUI ! Je pus à peine dire au revoir aux filles, qui avec leurs sacs à dos étaient… Désemparées… Il les mit dans la voiture, lui s’installa près d’une grille et me regarda pleurer dans ma voiture.
J’ai fait 3 appels en urgence. Tous refusés. Puis je suis passée en appel normal il y a 3 mois, à ce jour j’attends toujours le résultat. Il m’accuse de vouloir l’exclure et se vante que les filles sont heureuses chez lui. De mon coté, j’ai apporté des aveux par mails des violences.
Sans LES filles pour la première fois de nos vies. J’ai pleuré, les mois se sont écoulés. Perdue, n’existant plus. Un mal de ventre ne me quitte plus, les nuits je pleure, le jour je quitte mon travail pour pleurer dans ma voiture. Parfois même alors qu’elles sont à 800 kilomètres, je sens qu’ elles ne vont pas bien, alors les premiers mois je téléphonais, chaque fois que je pouvais les avoir au téléphone cela se confirmait. Elles n’étaient pas bien, je le sentais. On se retrouve pour les vacances, là, dès que je les vois tout semble redevenir normal, tout disparaît. Les premières minutes elles me disent que ça va, puis les jours passent et les malheurs du quotidien là-bas font surface. Elles ne veulent rien commander à Noël, elles vont demander au père Noël de rentrer à la maison : « avec la magie de Noël ça va marcher maman ! ». Il a soulevé la dernière par les cheveux pour avoir utilisé le dentifrice d’un garçon de sa compagne, il les laisse seules à la maison, demandant à un des voisins de les surveiller quand il sent que ça ne va pas bien se passer. Je leur manque, elles n’ont pas le droit de parler de moi, je suis une pute et une conne, les filles aussi, insultées aussi par leur belle-mère et ses fils. Il refuse de me les passer au téléphone. Après de nombreux courriers de mon avocate il a accepté que je leur parle une fois par semaine, sur haut parleur et en temps limité. Mercredi dernier, l’ainée n’était pas bien (je l’ai entendu tout de suite), elle me parla de l’équitation, puis après un « tu me manques » elle dit :
« Je veux te dire un truc mais je ne veux pas que papa entende, il va me disputer…
– Allô, allô ? »
Plus personne au bout du fil… J’ai rappelé… Pas de réponse.

Je ne reverrais mes petites filles que dans 2 mois.
Au début quand elles sont parties, je criais juste au secours, je me suis installée devant le tribunal une journée, un panneau et un masque sur le visage. Je n’avais pas d’objectif, je ne savais pas quoi faire de moi, sans elles. Les mois sont passés et je vois bien que c’était un appel au secours, je demandais de l’aide. Comment peut-on nous faire cela ?! Les innocents ce sont nous ! Je suis maman ! On ne peut pas retirer les enfants d’une mère, même les animaux les plus féroces sont avec leurs enfants ! On est venu me récupérer devant le tribunal, on m’a demandé de faire profil bas, que tout allait s’arranger. On m’a dit de comprendre, tu vis chez ta mère et il a beaucoup d’argent. On m’a dit de vivre, parfois de me battre.
Vivre, vivre comment ? Je ne sais pas vivre sans elles, elles ont fait de moi une mère, il n’y a pas de mots pour les mères sans enfant. Il n’y a pas de mot car il n’y a pas de vie. Quand je vois des enfants, j’ai les mains moites, une boule s’installe dans ma gorge. JE VEUX MES ENFANTS, les sentir, les toucher, les entendre, je suis une bonne maman. Je jalouse parfois ces mères et je voudrais savoir comment elles ont réussi, elles, à garder leurs petits. Aidez-moi.
De bonne épouse, bonne mère, je suis devenue la femme à abattre.
J’ai quitté un homme violent. Parce que j’ai quitté un homme violent la justice a donné la garde des enfants au père.

Lobby des pères, Résidence alternée, Violence économique

Les « putes à CAF » vous saluent

Le 9 juin dernier, le Haut Conseil à la Famille a organisé un colloque sur Les ruptures familiales : affaire publique, affaire privée ? Cette journée de réflexion fut  ouverte par Madame Christiane Taubira, Garde des Sceaux, Ministre de la Justice qui brossa le tableau actuel de la situation des séparations. Elle a notamment insisté sur les réformes du droit de la famille au fil du temps. Puis Bertrand Fragonard, président du Haut Conseil à la Famille, exposa le déroulé de la journée, pensée en 4 temps : une session introductive, puis 3 tables rondes. Après cette journée très riche, une synthèse de conclusion fut effectuée par Monsieur Bertrand Fragonard. Ensuite Madame Laurence Rossignol, Secrétaire d État chargée de la Famille, clôtura la journée.  Par la présence de nombreux intervenants comme Anne Revillard, des nuances furent apportées à cet intéressant débat.

À vrai dire, le but déguisé de ce colloque n’était-il pas de présenter une étude et un nouvel outil, à savoir un logiciel : OpenFisca ? L’étude de France Stratégie ne repose sur aucune enquête empirique et sur aucun recueil de données réelles. À partir de situations fictives, elle propose une simple simulation fiscale. La blogosphère masculiniste a immédiatement rebondit, les femmes y étant présentées comme vénales et voleuses d’enfants, ce qui apparaissait déjà dans l’excellent documentaire :  Quand les pères se vengent : In Nomine Patris, ce que veulent les associations de pères. La chaîne de télévision ARTE, ainsi que les réalisateurs et reporters Myriam Toneletto, Marc Hansmann, Marian Hubert avaient d’ailleurs été assignés en justice, en vain, par l’association SOS Papa à la suite de l’émission en 2005. Suite à ce colloque et à la présentation de l’étude les articles ont fleuri et les masculinistes ont jubilé : ils allaient enfin enfoncer économiquement leurs ex-épouses ou conjointes et/ou les empêcher de divorcer.

Lors des tables rondes du 9 juin, il fut déjà impossible pour les rares représentantes des associations de mères séparées d’évoquer la problématique des violences. En effet une femme représentant une association féministe a voulut à juste titre souligner que les pensions alimentaires non payées étaient une VIOLENCE faite aux femmes et aux enfants, mais quand elle a pris le micro pour dire qu’elle souhaitait aborder les violences le micro lui fut ôté des mains : elle était « hors sujet ». L’abandon de famille est pourtant une violence économique post-séparation.  Cette problématique des violences conjugales avait déjà été évacuée de groupes de travail sur la coparentalité à la demande de SOS Papa et de SVP Papa. Donc pourquoi l’intégrer ici ?

Il faut souligner que les pères étaient surreprésentés dans les discussions lors des tables rondes. Les représentantes des mères séparées, paupérisées, ne peuvent accéder aussi facilement, elles, à ce type de colloque, car se déplacer en France pour s’y exprimer a en effet un coût économique. Certains représentants des associations de pères en ont profité pour y développer des arguments fallacieux, une fois de plus, sur la vénalité des mères séparées.

Yann Vasseur de SVP Papa y fit une comparaison entre le taux des divorces et les prestations familiales . Il s’exprime ainsi sur sa page Facebook :

L’association SVP Papa invitée au colloque du Haut Conseil à la Famille, sur le thème « les ruptures familiales, affaire publique, affaire privée? »
http://www.strategie.gouv.fr/evenements/colloque-ruptures-familiales-affaire-publique-affaire-privee

Nous avons été entendu dans le cadre du rapport Fragonard. Nous avons donné notre avis sur la marchandisation de la femme et surtout de l’enfant, dans le cadre des séparations et divorces.
En plus d’être un business pour les avocats et les JAF, la CAF est un élément perturbateur qui provoque des litiges entre conjoints séparés, puisqu’elle exige d’aller en justice pour verser certaines prestations sociales. Prestations sociales qui, si on les compare avec les chiffres des divorces et mariages, laissent entrevoir une curieuse coïncidence : plus il y a d’alloc, plus il y a de divorces. Alors que, contrairement à la rumeur, une mère, seule avec son enfant connait davantage de précarité que si elle vivait avec le père de ces enfants. C’est ce qu’entre autre, démontre le rapport Fragonard.
Nous dénonçons également un paradoxe social. Les femmes qui réclament des prestations compensatoires (en dehors d’une participation professionnelle, durant la vie de couple). C’est le parfait inverse de l’indépendance de la femme : être un individu indépendant, ce n’est pas toucher de l’argent d’un homme avec lequel on ne vit plus, sous prétexte de s’être faite tripotée pendant x année.
Nous dénonçons aussi les mères malveillantes qui empêchent tout contact entre père et enfant, mais n’oublient pas de réclamer la rançon alimentaire. Ce sont ces femmes qui devraient payer des amendes. Seuls les pères qui refusent ou ne peuvent s’occuper des enfants devraient verser une pension. Trop de juges ordonnent que s’occuper de l’enfant, c’est donner du pognon à la mère et ne voir l’enfant qu’un week-end sur deux.
Nous dénonçons aussi les forces de l’ordre qui n’interviennent systématiquement PAS dans 84% des cas, lors des non représentations d’enfant. Curieusement, si les forces de l’ordre parviennent à maîtriser de dangereux criminels, ils ne parviennent jamais à intimider suffisamment une ménagère sur son pas-de-porte, pour faire respecter les jugements, pourtant exécutoires.
Nous dénonçons également une polyandrie institutionnalisée. En effet, une femme peut vivre aux frais de plusieurs hommes, de manière officielle et déclarée. Une femme peut avoir des enfants de plusieurs pères différents et toucher autant de rançons alimentaires provenant de toutes ces différentes bourses. Cette même femme peut également percevoir plusieurs prestations compensatoires de plusieurs ex-maris. Ceci de manière déclarée fiscalement et administrativement.
Notons que l’interdiction de la polygamie a été renforcée en 1993, concernant des étrangers en situation de polygamie… Amusant !
Plus généralement, nous dénonçons donc la marchandisation de l’être humain et surtout la location des enfants par leur mère, grâce au soutien prononcé des JAF et le mécénat bienveillant de la CAF.
SVP Papa.

Un conciliateur familial, lors d’une table ronde l’après-midi, en a profité pour vanter son entreprise sans omettre de souligner qu’il avait été condamné pour abandon de famille, et donc à de la prison. Il ne fallait pas évoquer les violences lors de ce colloque mais bien entendre les arguments d’hommes condamnés pour violences économiques. Un autre père séparé a évoqué ce qu’il nomme « l’impôt zizi », à savoir la prestation compensatoire. Le champ lexical reste bien en dessous de la ceinture.

Or il s’avère aujourd’hui que l’étude était biaisée, comme le souligne le Collectif Onze dans une tribune publiée dans le journal Le Monde le 25 juin, et que l’impôt à la source aggrave la surimposition des femmes, comme l’indique Christiane Marty dans une tribune publiée dans Libération le 24 juin. Stephanie Lamy du Collectif Abandon de Famille a également publié un contradictoire [lien corrigé le 29.06.2015].

Rajouts du 25.06.2015 : Xavier Molénat a également écrit un article dans AlterEcoPlus au sujet de cette étude. L’association Zéro Macho a publié un communiqué de presse.

Rajouts du 29.06.2015 : Communiqué de Presse unitaire : France stratégie efface la pauvreté des mères seules avec enfants ainsi qu’un article d’Arnaud Bihel dans Les Nouvelles NEWS

L’association SOS les MAMANS s’était insurgée dans un communiqué de presse du 23 juin 2015 de cette partialité et reprenait alors les chiffres de la réelle précarité des mères séparées  :

#INDIGNEES : le hashtag des mères en colère …

Quand le gouvernement se penche sur la « fraude » des mères !

Et en effet il y a de quoi s’insurger. Les femmes représentent 51 % de la population, mais 53 % de la population pauvre. Les femmes représentent près de 80 % des emplois à temps partiel, 61 % des salariés peu qualifiés et 78 % des salariés non qualifiés. 30 % des emplois occupés par les femmes sont des emplois peu qualifiés. Le taux de pauvreté des familles monoparentales est de 32,4 % contre 10,8 % pour les couples. La monoparentalité concerne des femmes seules avec enfant dans 85 % des cas. 40 % des pensions alimentaires ne sont pas payées. Nous vous invitons pour en savoir plus à consulter le document L’égalité parentale, oui ! mais laquelle ? les associations de pères décryptées, une analyse du Collectif Droits Des Femmes 80.

Une résidence alternée imposée, par exemple, reste un frein à la recherche d’emploi alors qu’elle est présentée comme libératrice par un renversement pervers des associations de pères.

La majorité des femmes suivent souvent  leur compagnon dans la région de celui-ci. Donc imposer une RA les coupe automatiquement de leur famille, de leurs amis. Elles seront isolées socio-économiquement. Les femmes dont l'(les) enfant(s) est (sont) en RA ne peuvent prétendre à un emploi si elles sont bloquées par un jugement. Par exemple, elles ne peuvent bénéficier de l’aide à la mobilité géographique auprès de Pôle emploi, ce qui reste une discrimination. Elles doivent lors de l’inscription à Pôle emploi montrer leur jugement pour justifier des recherches dans un secteur limité au risque d’être radiées. Elles ne peuvent accepter une promotion professionnelle aussi facilement qu’une autre femme car le jugement les assigne dans un rayon de 20/30 km autour de l’école de l’enfant, toute mutation se traduisant par un transfert de résidence à celui qui reste (voir cet article pour un exemple concret). En cas de prime pour l’emploi celle-ci est automatiquement partagée en deux même si l’autre parent n’en bénéficie pas.

Alors pour qui roule cette étude de France Stratégie ? A la suite de ce colloque des screens ont tourné résumant la profondeur de la pensée masculiniste. L’argent est le nerf de la guerre et il faut empêcher les femmes de les quitter coûte que coûte :

putes-a-caf

plumer-prince-charmant

Le 24 juin, France Stratégie a présenté l’étude. Cette rencontre s’adressait à la société civile concernée par ces travaux. Étaient donc invitées les principales associations représentant les parents séparés (mères et pères), les principales associations familiales et les principales associations de professionnels (avocats, médiation familiale). Or, aucune organisation féministe n’y fut conviée de prime abord. L’association SOS les MAMANS  face au « rouleau compresseur masculiniste » aurait immédiatement été mise en accusation pour la déstabiliser. Des nuances auraient néanmoins été apportées lors des échanges par des statisticiennes de l’INSEE.

Mais peu importe la solitude de toutes ces bénévoles qui défendent les droits des femmes et des mères , elles savent que la stratégie de groupe des agresseurs vise à leur faire peur, à les faire taire, afin de ne pouvoir aider d’autres femmes. Et même seule comme cette féministe le 9 juin elles auront toujours en tête pour porter le contradictoire Andrea Dworkin :

Le féminisme existe pour qu’aucune femme n’ait jamais à faire face à son oppresseur dans le vide, seule.

Manderley & Alex Vigne

Inceste, Viol

Compte-rendu d’une intervention de Dorothée Dussy sur l’inceste

Nous publions ce compte-rendu d’une intervention de Dorothée Dussy, anthropologue travaillant notamment sur l’inceste, ayant eu lieu à Brest (à l’Université de Bretagne Occidentale) le 20 novembre 2014.

Pour la terre entière, sauf pour le petit monde des anthropologues, l’inceste est un abus sexuel commis sur un-e enfant dans une famille. Ce petit monde des anthropologues parle habituellement de l’interdit de l’inceste : il désigne des règles matrimoniales, des systèmes de parenté, des alliances qui sont interdites. Il s’intéresse aux règles et aux normes, pas à la pratique. Pour Claude Lévi-Strauss, l’interdit de l’inceste signerait le passage de la nature à  la culture, serait la pierre angulaire de l’humanité.

Pour travailler sur l’inceste, dans la vraie vie, quand il arrive, et pas simplement sur des règles de parenté, il faut donc imaginer un autre terrain que les autres anthropologues qui travaillent sur l’interdit de l’inceste. Quand on travaille l’inceste dans sa dimension empirique, cela nécessite de l’observation, des entretiens, etc… Or, il est difficile de rencontrer des gens qui se disent incesteurs. Il y a des clubs de foot, pas des « clubs d’incesteurs ».

Donc, Dorothée Dussy va interroger ceux qui se sont fait prendre et qui ont été condamnés. Pas pour inceste, car il n’est pas présent dans le code pénal ; mais pour viol sur mineur-e avec circonstances aggravantes. Dorothée Dussy a peu enquêté auprès des enfants, et on croise peu dans la vie courante des enfants dont on sait qu’illes vivent des abus sexuels dans leur famille. De plus, la première réaction face à un-e enfant incesté-e ne serait pas de mener un entretien. Il est cependant possible de mener un travail auprès d’adultes qui ont vécu des situations d’inceste. On peut en rencontrer dans des associations d’entraide aux victimes d’inceste. Pour ce premier volume d’une trilogie, elle a travaillé pendant plusieurs années dans de telles associations, en France et à Montréal pendant deux ans. En Amérique du Nord, et notamment au Canada, la question des abus sexuels sur les enfants est prise en considération depuis longtemps. Des départements dans les Universités sont consacrés à essayer de travailler sur ces questions et de les documenter.

L’auteure du « berceau des dominations » a suivi des procès. La moitié des affaires jugées aux assises en France sont des affaires d’abus sexuels sur mineur-e-s. Elle a aussi travaillé en prison, où elle a mené une longue enquête par entretien auprès d’hommes de tous âges qui avaient été condamnés pour avoir violé un-e enfant de leur famille. A cette époque, il n’y avait pas de femmes en France condamnées pour agression sexuelle autrement que comme complices. Elle a aussi effectué une veille de la presse, du bouche à oreille… Cela fait dix ans qu’elle travaille sur ce sujet. Quand on dit qu’on travaille sur l’inceste, ça donne une arène pour la parole.

Un autre angle était d’écouter des ami-e-s, des ami-e-s d’ami-e-s, qui profitaient de ce moment pour déposer une histoire qui leur était arrivée ou qui était arrivée à quelqu’un-e de proche. Voici comment est né « le berceau des dominations », consacré au dispositif mis en place par l’incesteur qui inceste un ou plusieurs enfants de sa famille. Il fallait repenser l’articulation entre ce qui arrive dans la vraie vie, des viols dans les familles, et cette règle fondamentale de l’interdit de l’inceste. A la faveur de la banalité des abus sexuels, Dorothée Dussy a montré que l’inceste est structurant de l’ordre social. « Il apparaît comme l’outil primal de formation à l’exploitation et à la domination de genre et de classe. » C’est-à-dire que dans la famille, dès le berceau, nous sommes tou-te-s socialisé-e-s dans un ordre qui admet l’inceste dans la pratique mais qui l’interdit en théorie. Et ça s’articule très bien ensemble. Tout le monde est imprégné dès tout petit des rapports de domination constitutifs des relations familiales. Ces rapports sont exportés ensuite dans d’autres sphères de la vie quotidienne, sociale. « L’inceste, en tant qu’exercice érotisé de la domination, est un élément clé de la reconduction des rapports de domination et d’exploitation. » Il s’agit de décrire une « pédagogie de l’écrasement érotisé », qui permet à l’inceste, ce mécanisme de domination paroxystique, de se transmettre avec régularité à travers les générations. Cela fonctionne très bien parce que c’est érotisé et parce qu’il y a là-dedans du plaisir, qui est un outil essentiel à cette reconduction.

Qui cela concerne ? On a toujours l’impression que l’on ne sait pas grand chose sur l’inceste. Mais quand on se penche sur cette question, on se rend compte que c’est très bien documenté, par différentes enquêtes, depuis 60 ans, menées dans tout l’occident. Il y a des enquêtes d’incidence (qui tente de comptabiliser les nouveaux cas chaque année), et des enquêtes de prévalence (qui essayent de déterminer dans la population générale ou un type de population son existence). Il y a des protocoles d’enquête très différents. Il y a des enquêtes qui considèrent comme abus sexuel la rencontre occasionnelle avec un exhibitionniste, ainsi, les taux ne sont pas du tout les mêmes. Selon les enquêtes, on passe de 5 % d’enfants incesté-e-s à 60 %. La fourchette est inutilisable… Mais si l’on s’en tient aux agressions avec pénétrations, commises sur un-e mineur-e de moins de quinze ans, on retombe dans des fourchettes entre 5 et 10 % de la population en occident qui aurait été incestée. 85 à 90 % des abus sexuels commis sur un-e enfant le sont par un très proche voire par un parent biologique. Contrairement à ce que l’on croit, l’inceste est transversal à toutes les classes sociales, comme la violence domestique. Ce n’est pas la promiscuité physique qui fait l’érotisation des relations. L’inceste est en général commis par un homme, et les filles sont plus nombreuses à être incestées que les garçons. La victime est 6 à 7 fois sur 10 une fille de dix ans ou moins qui connaît son agresseur. Les enfants ont neuf ans en moyenne au premier viol. La période des viols dure en moyenne cinq ans. En prenant la fourchette basse, 5 %, cela fait trois millions de personnes en France qui ont vécu l’inceste. Dans une classe, sur trente élèves, il y en a au moins un-e ou deux qui sont violé-e-s chez elleux. Tous les enfants de cette classe sont habitué-e-s dès l’école primaire à faire avec cette petite camarade qui se met dans les toilettes et qui demande à ce qu’on lui touche le sexe, qui développe des troubles obsessionnels compulsifs, des déprimes… Des camarades qui sont épuisés, ou menteurs compulsifs parce qu’on leur demande de se taire… et qu’illes se taisent pour tout, et qu’illes racontent n’importe quoi pour tout. Tout le monde est donc socialisé à faire avec l’inceste. Il y a plus de gens qui vivent l’inceste que de gens qui ont le cancer ou qui sont asthmatiques. Ce ne sont pas des situations extraordinaires.

On a toujours l’impression que c’est invisible. C’est une espèce de redécouverte permanente de cette banalité. Il y a un décalage dans la définition qu’on a du viol. La représentation idéale typique du viol qu’on a, c’est par un méchant inconnu planqué derrière un arbre au fond du bois et qui viole une fille qui fait son jogging et qu’il a jamais vue, sauvagement. C’est une goutte d’eau tout à fait marginale dans l’océan des situations concrètes de viol. Dans l’immense majorité des situations de viols, le violeur et le ou la violé-e sont des gens qui se connaissent déjà. Il n’y a pas de brutalité sauvage comme dans les films, par un inconnu qu’on pourrait facilement haïr et dont on pourrait se méfier. C’est quelqu’un qu’on connaît. Ce décalage fait qu’on intériorise des pratiques qui sont violentes mais qu’on ne décrit pas de cette manière.

Ni les violé-e-s, ni les violeurs ne se disent que c’était un viol. La rhétorique du violeur est bien connue : ils n’ont jamais l’impression d’avoir forcé ou violé qui que ce soit. Derrière ces obstacles à comprendre le viol comme une expérience atroce, il y a l’initiation à la vie sexuelle pour chaque homme et pour chaque femme qui est faite de situations qui ne sont pas toutes heureuses, choisies ou réussies, et qui nous font intérioriser une certaine acceptation de formes de violences, de dégoût, de désenchantement, de mal-être. Nos repères sont flous. Cette imprégnation de tout le monde à subir ou imposer la contrainte sexuelle profite à l’invisibilité de toutes les formes de violence domestique.

Comment marche l’inceste ? Pour qu’il y ait de l’inceste, il faut qu’il y ait un incesteur. C’est un homme lambda. Il peut être un « pervers immature », mais dans l’immense majorité des cas, c’est un homme tout à fait bien inséré socialement, qui a une épouse ou plusieurs successivement, qui a une vie sexuelle, mais qui considère que les enfants autour de lui, comme d’ailleurs les femmes autour de lui, sont à la disposition de ses besoins sexuels. C’est quelqu’un qui s’arrange avec sa conscience. Comment thématiser l’incesteur ? Si on construit une figure de l’incesteur comme un monstre ou une figure de l’altérité, on ne comprend pas comment marche l’inceste. Justement, il ne s’agit pas d’un monstre, il s’agit de tout le monde. Rien ne destine médicalement les gens à devenir incesteurs. Le discours médical déresponsabilise les gens et dépolitise les situations. La focale est mise sur l’individu et son fonctionnement interne plutôt que sur le fonctionnement des relations sociales. Jusqu’à ce que l’incesteur soit en prison et que le juge ordonne une injonction de soin, personne ne le considère comme malade. Il va au travail, au foot, et à deux heures s’il a envie, il impose une fellation à sa gamine, puis retourne travailler. Le discours médical construit une figure différente, un « malade ».

L’incesteur impose aux enfants et à toutes les personnes de son entourage direct une grammaire, un mode de relation. Il impose et instaure un système silence. Les relations sont affectées, il y a de l’affect. Il y a des « gestes sexuels » qui s’installent sur cinq ans en moyenne. Si dans l’idéal type du viol il s’agit d’un « one shot », d’un choc, ici ce n’est pas le cas. L’incesteur impose un dispositif que tout le monde suit dans la famille. Pourquoi cela fonctionne ? Car il n’est pas un violeur, ni un voyou, ni un bandit. C’est un « bon père de famille ». C’est quelqu’un qui respecte la loi, pas moins que son voisin de palier. Il sait que le viol et l’inceste sont interdits, il ne « viole » pas, il « fait des trucs ». Comment les incesteurs nomment les situations d’inceste ? Pour le sens commun, un viol est un acte sexuel avec en général une pénétration vaginale. Donc les incesteurs, pour beaucoup d’entre eux, imposent des fellations, ainsi ce ne sont pas des violeurs. Ils font bien attention de ne pas déflorer leur fille ou leur nièce, ils ont une éthique, ils ont une morale. Ce ne sont pas des violeurs. Ils ont juste eu une petite envie, avec un gamin qui était à disposition. Ce sont des gens qui s’arrangent avec leur morale. Nous faisons tous des arrangements avec nous-mêmes, comme se garer sur une place de parking réservée aux personnes handicapées quand on est soi-même pas handicapé-e. L’incesteur fait la même chose. De là découle des drames, des situations qui « bousillent » la vie des incesté-e-s. Les incesteurs ne sont pas des voyous ni des bandits, ne désignent jamais le viol qu’ils ont commis par le terme de viol. Ils disent « bêtises », parfois « faire l’amour », ou « ça ». Il y a toujours cette idée d’avoir veillé sur le bien-être de l’enfant. Prenons un ingénieur bien sous tout rapport qui avait incesté trois sur quatre de ses filles pendant des années. Il se retenait d’avoir ce qu’il appelle un « rapport sexuel complet » avec l’une d’entre elles. Pour se justifier, il s’est dit qu’il allait la sodomiser : comme ça, il préservait sa virginité. Il y a un hiatus pour la personne qui entend cela, mais pas pour l’incesteur. Il a comme un raisonnement rationnel et raisonnable qui s’appuie sur le fait de ne pas se disqualifier soi-même à ses yeux. L’incesteur ne porte donc pas le stigmate du violeur et quand il a fini d’imposer sa fellation, il n’a pas une mauvaise image de lui-même. Ce n’est pas un voyou.

Quand on parle de l’inceste, notamment pour ce qui est du droit ou de la santé mentale, on circonscrit l’inceste au moment des abus sexuels. Or, l’inceste est tout ce qu’il y a autour aussi. C’est le silence de toute la famille, autour des « gestes sexuels ». C’est la « géographie de l’évitement », pour pas être dans la salle de bain au moment où un grand-frère impose une fellation à son petit-frère. C’est une espèce de travail consciencieux de chacun pour ne jamais voir, et ce activement. Cela crée une situation qui confine à la folie pour les incesté-e-s, qui ont besoin de beaucoup d’énergie et de force pour ne pas sombrer complètement. L’incesteur ne parle jamais des abus sexuels, cela a peu d’importance pour lui. Pour l’incesté-e, ça prend toute la place. Il est seul à savoir que ça existe. Il sait que  le viol est interdit, mais qu’il vit la nuit des « trucs sexuels » imposés par quelqu’un de sa famille. Il vit la contradiction entre ce qui doit être fait et de ce qui arrive en vrai. Il sait que la famille est là pour le protéger. C’est un contenu pédagogique fort pour l’incesté-e qui comprend tout de suite, dès les premiers moments d’agression sexuelle, qu’ille sera totalement seul-e avec ça, et qu’ille ne peut pas se plaindre. Ille l’a intériorisé, donc ille ne se  plaint pas. Ille obéit comme tou-te-s les enfants à son père et à sa mère et obéit à l’injonction du silence.

Si ce sont principalement des hommes qui incestent et des filles qui sont incestées, comment expliquer la reconduction ? Depuis 60 ans, il y a la même proportion dans nos sociétés de gens qui sont incestés. Toutes les situations d’inceste rencontrées montrent que l’inceste survient dans un contexte où il est toujours déjà là dans la famille. La configuration incestueuse se répète à chaque génération : si l’inceste se produit entre frères dans celle-ci, il se sera produit entre le père et l’oncle dans la précédente, etc… Comment est-ce possible ? Dans les travaux en santé mentale, les mères « prennent cher », sont responsables de tout. En réalité, c’est un peu comme les « familles à foot ». On voit son tonton qui joue au foot et on a envie de faire pareil. Les enfants apprennent par mimétisme. Dans les familles où il y a de l’inceste, les enfants sont socialisé-e-s avec le père qui a été lui aussi incesté par l’oncle, et voient une relation qui porte la trace de cela. Le fait que les relations aient été érotisées, sur le mode de quelque chose d’imposé organise la relation et c’est quelque chose que les enfants sentent très bien, dans lequel ils sont socialisés dès qu’ils arrivent dans la famille. Ces enfants incesteront alors leur petit frère, tout cela sera reconduit, notamment grâce au silence.

Grâce aux programmes mis au point au Québec pour essayer d’enrayer les situations familiales incestueuses, on sait que ce qui donne le meilleur résultat sont les dispositifs de parole : faire circuler la parole autour de l’inceste, dans une famille où il y a eu de l’inceste. Les peines de prison sont moins lourdes, mais il y a un énorme travail de mise en mots. Malheureusement, en général, celui qui révèle l’inceste fait exploser un ordre familial. La famille se recompose avec l’incesteur, puis la famille exclut celui qui a révélé l’inceste, en général l’incesté-e, aux motifs que l’incesteur n’est pas vu par ses proches comme un voyou, comme un bandit, comme un délinquant.

Il peut être intéressant de revenir sur l’articulation de la règle de l’interdit de l’inceste et sa pratique, courante et banale. Quelles sont les justifications de la règle ? Favoriser l’exogamie, aller chercher des femmes ailleurs pour élargir le groupe. Ce serait le passage de la nature à la culture. Mais d’autres éléments ont été avancés pour ce passage : la bipédie, l’écriture… C’est celle de Lévi-Strauss et de l’interdit de l’inceste qui a évincé toutes les autres, en dépit des témoignages publiés, des récits, etc… Comment cette  théorie peut continuer de faire recette ? C’est parce que cette théorie subsume l’ordre social qui admet l’inceste dans les faits mais l’interdit en théorie. Interdit qu’on y pense, qu’on y fasse référence… « Ça ne doit pas exister donc ça n’existe pas. » En ce sens, cette théorie dit ce que la plupart des gens veulent entendre pour avoir la paix, le fait de l’énoncer jetant aussitôt un voile sur les pratiques quotidiennes de chacun. Au sens moderne, cette théorie est un avatar de l’ordre social, d’où son succès. De ce point de vue, cette théorie datant de 1947 a constitué une aubaine pour tout le monde : celleux qui sont empêtré-e-s dans la contradiction des pratiques et des règles, c’est-à-dire tout le monde, des « plus ou moins violé-e-s » aux « plus ou moins violeurs ». De « ceux qui tirent plus ou moins de bénéfice à reconduire un dispositif de domination, à ceux dont la subjectivité est écrasée depuis le berceau, et qui cèdent aux désirs des autres par intériorisation de leur écrasement. » La théorie de l’inceste a permis de normaliser l’enfer intérieur de chacun.


Dans la série de questions-réponses faisant suite à l’intervention, des précisions ont été apportées :

  • Il n’y a pas de récidive pour les incesteurs sortants de prison
  • Il n’y a pas de manière spécifiquement féminine d’incester
  • En fin de compte, la pratique de l’inceste sur des individus pré-pubères serait une spécificité humaine
  • On parle de l’éventuelle dépénalisation de l’inceste entre personnes majeures en Allemagne, mais on parle peu du fait qu’il y a un renouveau des groupes pro-pédophiles aux Pays-Bas
  • 80 % des femmes alcoolodépendantes ont vécu de l’inceste
  • 50 % des détenus dans les centres de détention le sont pour infraction sexuelle

Pour en savoir plus sur Dorothée Dussy

Un entretien avec l’auteure

Bibliographie

  • Le berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, Livre I, Marseille, Éditions la Discussion, 2013, 268 p. [En ligne ici / Fiche de lecture ici]
  • L’inceste, bilan des savoirs, Marseille, Éditions la Discussion, 2013, 224 p. [En ligne ici]
Lobby des pères, Résidence alternée

Décryptage d’un argumentaire SOS Papa

Dans cet article, nous souhaitons revenir sur des propos que Jean Latizeau, président de l’association de pères séparés SOS Papa, a tenus lors de l’émission Le Mag de l’aprèm du 9 octobre 2014 sur Sud Radio. Nous n’y avons pas trouvé grand chose de nouveau, mais plutôt des éléments typiques de l’argumentation des groupes de pères. Cette émission nous a semblé intéressante à étudier, car elle donne une vue d’ensemble de leur manière de penser.

Revenons préalablement sur les contradictions de Jean Latizeau au fil de ses récentes interventions publiques. Dans l’émission Bourdin Direct sur RMC du 28 janvier 2015, il a modifié ses propos par rapport à l’émission que nous allons analyser ici.

En effet, dans Bourdin Direct, Jean Latizeau remet en cause la fiabilité des études du Ministère de la Justice. Mais dans l’émission de Sud Radio, il la loue… Chez Jean-Jacques Bourdin, il parle de 99 % de cas de Résidence Alternée quand le père et la mère la souhaitent. Chez Sud Radio, il dit par contre qu’elle est toujours accordée. A noter que dans Europe 1 Midi le 6 février 2015, trois jours après son intervention sur RMC, il dira à nouveau que les études du Ministère de la Justice sont fiables mais cette fois-ci, il fournira des chiffres corrects. Selon le Ministère de la Justice, mis à part dans quelques cas, quand le père et la mère souhaitent la Résidence Alternée, elle est alors accordée (pour 1429 enfants sur 1435 concernés par l’étude, p. 19 du rapport du Ministère de la Justice sur la résidence des enfants de parents séparés).

Chez Sud Radio, il revient une fois de plus sur le soi-disant « veto des mères » concernant la résidence alternée. Nous y avons déjà consacré un article.

L’actuel président de SOS Papa déclare ensuite que les décisions des Juges aux Affaires Familiales concernant la résidence des enfants ne sont pas les mêmes en fonction des tribunaux. Il fait reposer cette disparité sur leur incapacité présumée à homogénéiser leurs pratiques. Il prend pour exemple les tribunaux de Lille et de Marseille. Le tableau A3 du rapport cité ci-dessus (pages 51 à 54) représente la répartition des enfants selon la résidence fixée ou homologuée par le juge par siège de Tribunal de Grande Instance, et souligne le pourcentage de Résidences Alternées décidées. Sur 174 enfants sur la période que recouvre l’enquête au tribunal de Lille, 20 résident en RA, 132 chez la mère et 22 chez le père. Sur 161 enfants au tribunal de Marseille, 8 résident en RA, 136 chez la mère et 17 chez le père. Ce qui fait 11,5 % de RA pour Lille, et 5 % pour Marseille. Difficile, dès lors, de prétendre que les décisions n’ont rien à voir selon les différents tribunaux, et en particulier ceux de Lille et de Marseille. Rappelons, de plus, que les disparités qui apparaissent dans ce tableau A3 s’expliquent par le faible effectif de certaines juridictions, comme indiqué dans le rapport. Une récente étude de l’INSEE – dont on peut penser qu’elle est bien plus fiable que les propos du président de SOS Papa – explique :

Cette disparité géographique pourrait tenir pour partie aux différences socio-économiques ainsi qu’aux différences de conditions du marché immobilier entre départements, mais aussi à de possibles pratiques différenciées des tribunaux départementaux.

A noter, un communiqué de SOS Papa Nord Picardie qui montre comment les groupes de pères séparés manipulent les données statistiques. Ici, les différences socio-économiques deviennent « discriminations dont sont victimes parents et enfants de [leur] région »…

Jean Latizeau avance ensuite, une fois de plus, le soi-disant sexisme des Juges aux Affaires Familiales.  Il prétend donc qu’elles sont à 95 % des femmes, dont il dit à peu de choses près que « c’est comme s’il y avait 95 % des représentants du patronat à juger dans les prud’hommes. » Hors, les JAF prennent des décisions homogènes quel que soit leur sexe. Qui plus est, elles ne sont pas à 95 % des femmes, mais plutôt 70 % (voir cet article de Xavier Molénat, déjà cité sur ce blog). Jean Latizeau ajoute qu’il « ne veut  pas du tout pointer du doigt les femmes ». Mais cela ne l’empêche pas d’avoir une conception misogyne des femmes JAF, qui ne prendraient que des décisions favorables aux personnes du même sexe qu’elles.

Jean Latizeau déclare à Sud Radio  que ce sont 100 000 pères qui ont fréquenté les permanences de l’association SOS Papa. Nous en doutons fortement, tout simplement parce que ce chiffre est actuellement donné sur Wikipédia, mais aussi sur la page qui n’est plus mise à jour depuis 2009 de SOS Papa 63… Si ce chiffre n’a pas évolué depuis 2009, cela ne veut selon nous pas dire qu’à l’époque 100 000 pères avaient effectivement fréquenté les permanences de SOS Papa, mais plutôt que l’association ne mesure vraisemblablement pas la fréquentation de ses permanences. Rien ne lui permet donc d’affirmer ce chiffre farfelu. Ne pas savoir en réalité combien de supposés blessés il prend en charge n’empêche pas Jean Latizeau de comparer le travail de SOS Papa à de la « chirurgie de champ de bataille ». Signalons qu’à elle seule, sa comparaison douteuse devrait éveiller le doute sur le reste de ses propos…

Le président de SOS Papa rappelle ensuite les sondages réalisés alors que des pères séparés montaient sur des grues en février 2013. A l’époque, les médias ont tout d’abord repris en boucle les affirmations de ces individus, dont l’une était que les pères sont discriminés par la justice. Il est alors évident que les sondages de l’époque tendaient à approuver ces idées reçues. Que l’association SOS Papa préfère s’appuyer sur un sondage orienté par les circonstances plutôt que sur une enquête sociologique démontre assez nettement leur manque de sérieux. Jean Latizeau s’enfonce lorsqu’il dit que si l’on prend ce sondage, qui a visiblement touché 100 000 personnes, « à l’envers », alors une grosse majorité de femmes pense la même chose. Pourtant, rien ne lui permet de l’induire, d’autant plus si ce sondage a été effectué en ligne et a pu être l’objet de votes ciblés à l’initiative d’associations de pères séparés

Jean Latizeau déclare ensuite que lorsque un père fait une non-représentation d’enfant (article 227-5 du Code pénal), il est systématiquement et lourdement puni : pour la première NRE de prison avec sursis, pour la deuxième de prison ferme. Il prétend également que les mères peuvent, elles, réaliser des NRE en toute impunité. Pourtant, il n’y a aucune étude en France sur les non-représentations d’enfant qui permettrait de déterminer combien les mères et les pères en réalisent, et comment ils et elles sont (différemment ou non) puni-e-s. Concernant la soi-disant impunité dont jouirait les mères, nous rappelons que depuis la fondation de l’association Mères en lutte, la situation n’a pas vraiment changé, et que des mères sont encore aujourd’hui en prison pour avoir tenté de protéger leurs enfants contre un père agresseur. Pour mémoire, voici un extrait du dossier de l’association Mères en lutte :

Mai 1999, une jeune mère lyonnaise est incarcérée à la maison d’arrêt Mont Luc pour non-représentation d’enfant. Par « chance », V. ne séjournera que quinze jours en prison au lieu des douze mois prévus. Accueilli comme exemplaire par la presse et certaines associations, le verdict est aussi lourd que les raisons qui ont conduit V. à se mettre hors la loi : depuis des années elle se bat pour obtenir des mesures de protection pour sa fille aujourd’hui âgée de quatre ans et demi. En dépit du témoignage sans équivoque de sa fille, de nombreux certificats médicaux et des signalements auprès de la justice, elle ne peut actuellement plus protéger son enfant, contrainte de rendre visite à son agresseur.

Le président de SOS Papa évoque ensuite les violences conjugales. Pour lui, la Justice aux Affaires Familiales et les violences conjugales n’ont rien à voir. Rappelons qu’aujourd’hui, en France, des mères se voient imposer des Résidences Alternées pour leurs enfants suite à des viols conjugaux. Et n’oublions pas que c’est sous la pression des groupes de pères séparés que ce thème des violences conjugales a été écarté des réflexions du groupe de travail sur la coparentalité de janvier 2014. Lorsque une auditrice appelle Sud Radio pour rappeler qu’une femme sur 10 est victime de violences conjugales en France, Jean Latizeau s’en saisit pour dire que des « associations féministes » du groupe de travail sur la coparentalité auraient dit que tous les pères seraient pervers et violents. Pour Jean Latizeau, entre un sur dix et dix sur dix, il n’y  a visiblement pas de différence.

Quant au Syndrome d’Aliénation Parentale évoqué par Jean Latizeau, c’est une théorie inventée qui n’a aucun fondement scientifique, et dont on s’étonne encore qu’elle puisse avoir autant d’audience. Au sujet du SAP, on peut lire l’excellent article de Patrizia Romito et Micaela Crisma, ou celui plus succint de Paula Joan Caplan, parmi les nombreuses références critiques disponibles.

Il mentionne ensuite une étude hollandaise « très sérieuse » – sans citer sa source – disant que les fausses allégations de violence sont courantes. L’article de Patrizia Romito et Micaela Crisma précédemment cité déconstruit également ce mythe, en se basant sur deux études qui sont, elles, effectivement sérieuses. Cette négation des violences permet à Jean Latizeau de dire qu’il ne faut pas refuser de Résidence Alternée sous prétexte de conflit entre les parents. Car, c’est bien connu : selon les masculinistes, les mères sont « prêtes à tout » (comme le dit le présentateur), y compris à « inventer » le conflit et la violence, pour obtenir la garde de leurs enfants, et refuser la RA.

La président de SOS Papa déclare ensuite que les Résidences Alternées ne sont pas systématiquement à rotation hebdomadaire, c’est-à-dire quand l’enfant passe une semaine chez un parent, une semaine chez l’autre. C’est une manière pour lui de contredire des professionnel-le-s de l’enfance opposé-e-s à la Résidence Alternée à rotation hebdomadaire, alors nommée « paritaire », pour des raisons de stabilité de l’enfant. Seulement, si en effet les RA ne sont pas systématiquement à rotation hebdomadaire, elles le  sont à 86 % (page 6 du rapport du Ministère de la Justice sur la résidence des enfants de parents séparés)…

Nous sommes une fois de plus bien obligé-e-s de conclure ce décryptage avec cette éternelle question : pourquoi, si les groupes de pères séparés emploient des arguments approximatifs et mensongers, ont-ils autant d’audience ? Pourquoi tant de complaisance pour des individus qui accusent les femmes et les mères, elles, de mentir ?

Mise à jour du 11 février 2015 : Jean Latizeau a commenté un article publié sur le site Forum Famille Dalloz revenant sur deux études récentes sur la Résidence Alternée. Il y écrit : « – d’autre part, les cas où les pères demandent la RA malgré l’opposition de la mère : cela leur est alors refusé dans plus de 75 % des cas (tableau N° 15 page 27 de la statistique. A noter que la situation inverse est 10 fois moins fréquente). » Hors, si l’on regarde le tableau en question, pourtant bien cité par Jean Latizeau, dans les situations où les mères demandent la RA et que le père n’est pas d’accord, la RA est accordée à 40 % et la résidence chez le père à 60 %. Donc il est faux de dire que « la situation inverse est dix fois moins fréquente »… Même lorsque l’on regarde les effectifs que cela représente (il y a moins de situations où la mère demande la RA alors que le père n’est pas d’accord), nous n’arrivons pas à ce chiffre. A moins bien entendu, comme le président de SOS Papa, de prendre les données « avec des arrondis »…

Mise à jour du 16 février 2015 : On a pu entendre une nouvelle fois Jean Latizeau sur France Culture, le 12 février 2015. C’était dans l’émission Esprit de justice qui, malgré son titre ambigu pour l’occasion – Les pères ont-ils encore des droits ? – était intéressante. Pas grand chose de nouveau de la part du président de SOS Papa, si ce n’est qu’il dit cette fois-ci qu’il y a 80 % de refus lorsque les pères demandent la RA « malgré l’opposition de la mère », et non plus 75 %… Il avance de plus qu’un enfant peut-être entendu par le Juge aux Affaires Familiales quel que soit son âge, en omettant de mentionner la notion de capacité de discernement. Comme l’indique le site officiel de l’administration française : « Seul l’enfant capable de discernement est susceptible d’être entendu en justice. Il n’y a pas d’âge minimum pour être entendu. Sa maturité, son degré de compréhension, sa faculté personnelle d’apprécier les situations, sa capacité à exprimer un avis réfléchi, sont des éléments démontrant ce discernement. » Plus d’informations à ce sujet sur le site de Justitia Land, qui précise : « La loi n’a pas fixé d’âge minimum favorisant ainsi une appréciation concrète du degré de maturité (selon l’âge de l’enfant, son développement personnel, le problème posé, l’environnement familial), de compréhension et d’appréciation juste des situations de chaque enfant. Cette condition est souverainement appréciée par les juges. Les pratiques sont donc très variables d’une juridiction à l’autre, voire au sein d’une même juridiction. » La page 35 du rapport du Ministère de la Justice sur la résidence des enfants de parents séparés indique « que les enfants sont plutôt auditionnés à partir de 9 ans. »

Alex Vigne & Manderley